Les comics sont-ils sous influence(s) ? [En Vert et Contre Tous n°36]

(image © Marvel Comics, DC Comics, Warner Bros Pictures)

Il n’est pas rare d’entendre (et je suis peut-être le 1er à me plaindre) que les séries et les films aient une importance de plus en plus grande sur les comics, les personnages et leurs histoires. Très souvent, cette assertion est de plus connotée de manière péjorative ! Rebooter ou trafiquer les origines d’un personnage pour les faire concorder avec sa version télévisuelle est, pour certains, synonyme de sacrilège ! La réponse est toujours la même : tant que c’est bien fait, ça marche !
■ par Doop

 

(image © Marvel Comics)

 

Le fantasme de la capillarité cinéma/comics

S’il y a une chose certaine, c’est qu’à priori le succès des films ne se transmet pas aux comics. Pour preuve, si Avengers : Endgame risque de dépasser le record d’entrée avec des millions de spectateurs, le comics Avengers, pourtant réalisé par des pointures, Jason Aaron et Ed McGuiness, ne séduit qu’une petite centaine de milliers de lecteurs. Le succès d’un film n’a jamais permis de faire progresser les ventes d’un comics sur le long terme. Au mieux, il lui donne une meilleure visibilité. Qui connaîtrait Rocket Racoon sans les films sur les Gardiens de la Galaxie ? C’est certainement très bien mais cela n’a pas empêché la série éponyme d’afficher des scores de vente très décevants et d’être arrêtée au bout de quelques numéros. On pourrait se faire exactement la même réflexion avec les échecs des comics La Guêpe ou Ant-Man. Inversement, la série Green Lantern de Geoff Johns et Ivan Reis figurait dans les meilleures ventes de comics à l’époque du film… qui a fait un bide ! On ne peut pas en vouloir aux compagnies d’essayer de profiter de la notoriété d’un personnage pour vendre des comics, quel que soit le résultat. Ça ne pose aucun souci, même si dans les faits cela ne fonctionne jamais, ou pas longtemps. Après, il reste encore la question du contenu et de l’adaptation en elle-même. En effet, si l’on prend le personnage de la Guêpe, il y a un véritable problème : comment profiter de l’effet du film si le personnage n’a aucun point commun avec sa version papier ? C’est un réel souci, mais finalement un faux problème. De fait, il y a 2 possibilités : rester dans la continuité du comics, avec le risque que le spectateur se demande qui sont les personnages ou complètement modifier l’historique du héros pour coller au personnage télévisuel et de fait, s’aliéner la grande majorité des lecteurs. Choix cornélien ? Non. Comme je l’ai dit plus tôt, c’est un faux problème ! Peu importe que le personnage ressemble ou pas, je peux vous garantir que si l’histoire est bonne, tous les lecteurs seront satisfaits. Ce qui n’entraîne malheureusement pas des succès de vente. À mon sens, la visibilité des films doit servir à faire venir petit à petit les lecteurs et non pas être un prétexte à vendre pour vendre. Malheureusement, les exécutifs Marvel et DC ne pensent qu’à court terme, essayant de profiter de l’effet de mode pour envoyer des séries de moindre qualité réalisées en un temps record, ce qui n’attire pas les foules. C’est de là que vient le problème. Lorsque le MCU propose un Nick Fury noir, voilà que Marvel se fend d’une minisérie absolument abominable, Battle Scars, pour non seulement envoyer le Fury classique ad patres, mais nous proposer au forceps l’arrivée d’un nouveau Nick Fury ressemblant comme 2 gouttes d’eau à sa version cinéma. Tout ça sans aucune cohérence scénaristique. Pour ceux qui ne connaitraient pas, Battle Scars est un chef d’œuvre absolu en ce qui concerne le travail de commande bâclé et les rebondissements capillotractés pour transformer un personnage en sa version cinéma. Personnage qui n’a d’ailleurs jamais réussi à percer.

 

(image © New Wave Entertainment, Warner Bros Pictures)

 

Une influence précoce

On pourrait se dire que l’impact des films sur les comics date de l’arrivée de la franchise X-Men au cinéma. Mais il n’en est rien ! Dès le départ, les éditeurs essaient parfois de se calquer sur la télévision. Un exemple de 1941 : Superman ! On rappelle qu’à ses débuts notre Homme d’Acier ne peut que sauter par-dessus les immeubles. Et il faut attendre le dessin animé réalisé par les frères Fleisher pour que Superman acquière ce pouvoir ! En effet, les scénaristes du dessin animé souhaitent que leur héros se déplace d’un pays à l’autre dans un même épisode : ils n’ont pas d’autre choix que de le faire voler ! Quelques mois plus tard, cette transformation se retrouve dans les comics, sans aucune justification. Après, nous sommes au tout début de l’histoire du comics, mais l’influence est présente ! En revanche, je ne sais pas si la sortie des films Superman de Richard Donner et Batman de Tim Burton ont réellement une influence sur les comics de l’époque. Je ne vais pas trop m’avancer mais j’aurais tendance à dire que non. Cela donne simplement un peu plus de visibilité et booste les ventes. Sam Hamm, le scénariste du 1er film Batman de Tim Burton réalise 3 épisodes de Detective Comics, la saga Blind Justice dessinée par Denis Cowan dont un spécial anniversaire redéfinissant les origines du personnage. Mais ces origines et les personnages qui s’y trouvent n’ont aucun lien avec le film de Tim Burton. Même chez Marvel, je n’ai pas de grands souvenirs, si ce n’est l’apparition dans une minisérie de Firestar, à l’origine un personnage de Spider-Man and His Amazing Friends. Le deal est plutôt avec les compagnies de jouets, avec des personnages comme Rom Le Chevalier de l’espace ou encore les Micronautes. Le phénomène s’amplifie vraiment avec l’arrivée des franchises X-Men et Spider-Man. On troque le spandex pour des combinaisons de cuir. On essaie de faire en sorte que Peter Parker produise de la toile organique. On fait revenir le général Stryker dans un arc absolument catastrophique du comics X-Treme X-Men. Depuis, le processus devient quasiment automatique, livrant la plupart du temps des comics très médiocres. On a demandé aux dessinateurs d’adopter un style photo-réaliste pouvant coller aux films ou aux séries tv : il suffit de comparer les 1ers travaux de Salvador Larroca ou de Greg Land avec ce qu’ils font aujourd’hui pour s’en rendre compte. Dès qu’un film sort, une nouvelle version comics prend le relais. Quel est l’intérêt de Civil War II ? Surfer sur Captain America : Civil War ! Au niveau scénaristique, cela n’a aucun sens ! Je ne sais pas si la volonté de ne pas produire de comics des 4 Fantastiques était une réelle volonté de brimer les films, mais en tout cas, l’annulation de la mutanité de la Sorcière Rouge et de Vif Argent dans Axis ne fait aucun doute : c’était pour coller au cinéma. Le pire, c’est qu’il y a eu une ligne complète faite pour se caler sur les films : la ligne Ultimate !

 

(image © Marvel Comics)

 

Des contre-exemples

Pourtant, pour un exemple flagrant de porosité film-série/comics, on peut trouver des contre-exemples. Par exemple, Marvel a poussé Deadpool et l’éditeur a essayé de nombreuses fois de rebooter les X-Men alors qu’ils ne sont pas produits par Marvel Studios. Lors de la sortie de Thor : Ragnarok, la version qui apparait dans les comics est… une femme ! De la même manière, durant les 3 premières phases du MCU, dans les comics, le costume de Captain America est plus porté par Bucky Barnes ou Sam Wilson que par Steve Rogers. Du coup, c’est cette fois-ci les comics qui risquent d’influencer les films. Avec toutes les réserves d’usage possible puisqu’on ne peut éclipser le fait que les 2 grandes compagnies sont désormais possédées par Disney ou Warner. Le risque que ces dernières veuillent à l’avenir uniformiser leur production dans un plan global n’est pas incohérent. On pourrait se le demander à la lecture d’Infinity War, catastrophique au demeurant, et qui n’utilise que les personnages issus des films et traités de manière superficielle. On pourrait avoir peur que le contrôle des compagnies de comics par les grands spécialistes des média tout publics ne donne lieu qu’à des séries, des films ou des comics totalement aseptisés, amputés de toute aspérité. C’est souvent le cas, avec des séries télévisées (Arrow) ou des films mièvres (Captain Marvel, Aquaman, Justice League) qui sont conçus pour plaire à tous, ce qui n’est pas un reproche. Et pourtant, il existe des séries de superhéros intelligentes, bien conçues et assez exigeantes. Le 1er exemple qui me vient en tête est bien sûr Legion, mais aussi certaines séries Netflix comme Punisher qui ont un traitement plutôt intéressant, en dépit de défauts indéniables. En fait, que l’on décide d’adapter, de transformer ou de modifier, ce qui compte réellement, que ce soit dans les films ou les séries, c’est avant tout d’avoir vraiment quelque chose à dire. ■




A propos Doop 237 Articles
Doop lit des comics depuis une quarantaine d'années. Modérateur sur Buzzcomics depuis plus de 15 ans, il a écrit pour ce forum (avec la participation de Poulet, sa minette tigrée et capricieuse) un bon millier de critiques et une centaine d'articles très très longs qui peuvent aller de « Promethea » à « Heroes Reborn ». Il a développé une affection particulière pour les auteurs Vertigo des années 90, notamment Peter Milligan et Neil Gaiman.