Un Joker pour les gouverner tous ! [En vert et contre tous (les humeurs comics de Doop) n°5]

(image © DC Comics)

Pourquoi défigurer le Joker est l’une des idées les plus débiles de la création !
■ par Doop

 

Bientôt (enfin, le comics est reporté depuis plusieurs mois), Geoff Johns et Jason Fabok vont nous livrer une mini-série qui va promettre de résoudre le problème des 3 Jokers. Comment ça, 3 Jokers ? Je dois vous avouer que moi aussi, je n’ai pas compris. Pour dire la vérité, j’ai rapidement arrêté de lire de Batman de Scott Snyder et de Greg Capullo qui, après un 1er épisode plutôt prometteur s’était enlisé dans une surenchère de gore et de n’importe quoi pourvu que ce soit violent, sanglant et glauque. C’est d’ailleurs le traitement du Joker qui m’a convaincu d’arrêter cette série.

 

Le Joker apparaît en 1940 dans Batman n°1 (image © DC Comics)

 

Les origines du Joker

En 1940, National (la future DC Comics) décide de créer un magazine consacré uniquement aux aventures de Batman, afin de capitaliser sur le succès de Detective Comics et de son super-héros. Après tout, le comics Superman fonctionne très bien et il semble logique de faire subir au 2ème personnage le plus vendeur de la compagnie le même traitement. Jerry Robinson, Bob Kane et Bill Finger introduisent à cette occasion la nemesis ultime du chevalier noir et le plus célèbre des super-vilains : le Joker ! Tout comme Batman, la création du Joker est sujette à polémique puisque Bob Kane, Bill Finger et Jerry Robinson en revendiquent chacun la paternité. Le Joker est un criminel psychopathe déguisé en clown, dont le visage blanc est barré d’un rictus perpétuel et qui n’hésite pas à tuer au hasard en utilisant un gaz hilarant empoisonné. Le personnage n’est tout d’abord pas censé survivre à sa 1re aventure mais Whitney Ellsworth, alors éditeur des séries Batman, est persuadé que le Joker a du potentiel. Il demande donc aux auteurs de changer la dernière case de l’histoire quelques heures avant l’envoi chez l’imprimeur et le criminel survit, prêt à refaire son apparition quelques numéros plus tard. On ne connaît pas le véritable nom du Joker ni même ses origines, ce qui le rend encore plus terrifiant et mystérieux. Il faudra d’ailleurs attendre 1951 pour savoir comment le personnage est devenu ce qu’il est : il s’agit d’un ingénieur chimiste qui sous le nom de Red Hood s’était livré à un vol de produits dangereux. Pourchassé lors d’un cambriolage par Batman, il tombe dans une cuve de substances corrosives qui vont blanchir sa peau, le défigurer gravement et lui faire perdre à tout jamais la raison.
D’après Bill Finger, Bob Kane est venu le trouver un jour en lui demandant de participer à la création d’un vilain ressemblant à un clown. Trouvant l’idée et les dessins de préparation de Kane trop enfantins pour ce genre de personnage, il l’oriente alors vers une photo de Conrad Veidt dans le film The Man Who Laughs. Robinson n’aurait donc participé que de loin à la création du personnage, intervenant toutefois dans le design du personnage par le biais d’une carte à jouer sur laquelle est dessinée un joker. Cette thèse est contredite par Robinson qui revendique non seulement l’idée initiale du criminel, mais aussi celle de son design et de son caractère. Il affirme que c’est en voyant ses propres recherches que Finger a pensé à Veidt et que ce dernier n’a fait qu’exécuter le script suivant ses idées de départ. Comme bien souvent dans ce genre de processus créatif impliquant plusieurs personnes, on ne saura jamais qui a réellement eu l’idée du Joker, la réponse se trouvant vraisemblablement un peu entre les 2 versions exposées plus haut. Quoiqu’il en soit, le criminel au sourire meurtrier ainsi que ses complices confortent le succès de la série et de son personnage principal.

 

Le Joker version Greg Capullo, avec son visage arraché et agrafé (image © DC Comics)

 

Un clown, psychopathe mais un clown

Depuis le tout début, et encore plus dans les années 70, le Joker est quelqu’un qui est plutôt fin, pas très musclé et qui finalement possède un design pas très horrifique. Il suffit de voir les dessins de Marshall Rogers où les designs de José Luis Garcia Lopez pour s’en rendre compte. Ce qui n’en faisait pas un personnage inoffensif, loin de là. Qu’est ce qui fait peur dans le Joker ? Son rictus, son aspect clownesque ? Non. Ce qui dérange dans le Joker, c’est avant tout sa psyché ! Derrière cet aspect chétif, on sait qu’il est capable de tout. Alors qu’il doit peser 40 kilos tout mouillés, c’est celui que Batman n’a jamais réussi à vaincre parce que ce dernier est certainement plus fort psychologiquement. Regardez le design de Brian Bolland sur Killing Joke pour vous en convaincre.
Et c’est là que réside, à mon sens, tout le problème. C’est le contraste entre son aspect de clown et ses actions de psychopathe qui le rend terrifiant, pas un faux visage ou des muscles. Je comprends bien que nous sommes dans les années 2000, et que la plupart des éditeurs pensent que les lecteurs apprécient et achètent les trucs gores et violents (ce qui n’est pas faux non plus). Toutefois, défigurer le Joker et lui faire porter son propre visage arraché en le clouant sur sa peau (oui, on en était là), relève à mon sens plus de la facilité scénaristique et de l’obédience aux modes actuelles présupposées d’un lectorat gavé de zombies que d’une réelle volonté de redéfinir le personnage. Si le Joker est déjà terrifiant par son physique, le rendre fou n’a plus aucun intérêt. Le contraste entre le physique et les actions du vilain n’a plus aucun impact. C’est la même erreur que de faire porter un tatouage « Damaged » sur le front de Jared Leto : tout est dit de manière visuelle et donc ce n’est plus la peine de s’ennuyer à écrire une histoire recherchée. C’est juste de la fainéantise scénaristique.

 

Graham Nolan dessine un Joker particulièrement expressif dans « The Joker : Devil’s Advocate » (image © DC Comics)

Chuck Dixon, meilleur qu’Alan Moore et Scott Snyder

La meilleure histoire du Joker ? Celle qui à mon sens définit le mieux le personnage ? C’est un graphic novel de Chuck Dixon et Graham Nolan intitulé The Devil’s Advocate et sorti en 2000 chez Semic dans Batman Hors Série 12. Dans ce récit, le Joker n’a jamais été aussi terrifiant, aussi manipulateur. Et pourtant, il est dessiné de manière très simple par Graham Nolan, il n’a pas de lambeaux de peau cloués sur son visage, des muscles ou des tatouages. Tout passe dans le regard et les actions. C’est ce décalage qui marche. D’ailleurs, l’idée même de transformer Mister Mind, un ennemi de Shazam qui a l’apparence d’un tout petit ver de dessin animé, en monstre géant dans la série 52 relève du même manque d’imagination et de la même facilité scénaristique. Plus aucun contraste, plus aucune ambiguïté. Alors quand j’apprends que DC Comics se met à rétropédaler et nous invente une pauvre histoire pour nous dire que finalement, il y a 3 versions du Joker différentes et que ce sont 3 personnes distinctes, il ne me reste plus qu’à mettre ma tête dans le creux de mes mains et pleurer… De rire ! ■




A propos Doop 120 Articles
Doop lit des comics depuis une quarantaine d'années. Modérateur sur Buzzcomics depuis plus de 15 ans, il a écrit pour ce forum (avec la participation de Poulet, sa minette tigrée et capricieuse) un bon millier de critiques et une centaine d'articles très très longs qui peuvent aller de « Promethea » à « Heroes Reborn ». Il a développé une affection particulière pour les auteurs Vertigo des années 90, notamment Peter Milligan et Neil Gaiman.