Stan Lee : de Captain America aux 4 Fantastiques, la création de Marvel Comics

Harry Donenfeld et Jack Liebowitz, de DC Comics, vont indirectement sauver Marvel

Quand DC Comics sauve Marvel

Atlas est donc au bord du précipice. Ironiquement Harry Donenfeld, le président de DC Comics alors appelée National, et Jack Liebowitz, son adjoint, vont tirer l’éditeur de ce mauvais pas. Le geste est loin d’être désintéressé. En effet, Harry Donenfeld et Jack Liebowitz possèdent leur propre compagnie de distribution (Independant News). Depuis longtemps, ils lorgnent sur les bénéfices des magazines pour homme de Martin Goodman. Harry Donenfeld propose donc de devenir son distributeur officiel. Il rédige alors un contrat valable pour 10 ans uniquement pour les magazines Atlas, faisant l’impasse totale sur les comics de la compagnie. Martin Goodman insiste néanmoins pour en intégrer quelques-uns dans la convention. Harry Donenfeld, qui ne souhaite pas saturer le marché, accepte à une seule condition : le volume de comics produits par Atlas ne doit pas dépasser le chiffre de 8 par mois !

 

Stan Lee

 

Atlas ne sauve qu’une poignée de titres

Martin Goodman n’a pas d’autre choix que d’accepter l’offre d’Harry Donenfed s’il veut continuer à publier. Il met ainsi au placard plus de 80% de sa production de comics. Il arrive tout de même à négocier la distribution de 16 revues bimestrielles à la place des 8 mensuelles prévues. Le nombre de titres dont la publication prend brutalement fin est impressionnant. Logiquement, Martin Goodman et Stan Lee décident de ne garder que les 16 meilleures revues de la compagnie mais essaient tout de même de diversifier un peu les genres. Les titres qui survivent au naufrage comprennent donc 3 comics de guerre (Battle, Marines In Battle, Navy Combat); quatre westerns (Gunsmoke Western, Kid Colt Outlaw, Two Gun Kid, Wyatt Earp), 2 anthologies de suspense (Strange Tales, World Of Fantasy), un comics pour enfants (Homer The Happy Ghost, une copie conforme de Casper publié par Harvey) et 6 titres d’humour adolescent et de romance (Love Romances, My Own Romance, Millie The Model, Miss America, Patsy Walker et Patsy and Hedy). Ces derniers titres montrent l’importance à cette époque des comics adolescents « à la Archie ». On note aussi le déclin des revues inspirées de dessins animés. Autre effet pervers du marché passé entre Harry Donenfeld et Martin Goodman : Stan Lee ne peut désormais plus lancer de nouvelle série sans en arrêter une autre au préalable !  L’année 1957 est donc particulièrement compliquée pour Atlas qui, cerise sur le gâteau, perd même son logo en couverture remplacé par celui d’Independant News.

 

Joe Maneely (à gauche) et Stan Lee (à droite)

 

Une équipe réduite et cohérente

Le bateau Atlas prend l’eau de toutes parts, mais il ne sombre pas. En 6 mois, le stock d’histoires en réserve est épuisé. Stan Lee se remet au travail et rappele ses artistes préférés. Le point positif de cette réduction de titres est que Stan Lee a désormais beaucoup moins de monde à gérer, et beaucoup moins de titres à écrire. Il peut donc consacrer un peu plus de temps à peaufiner ses intrigues. Le chiffre de 8 titres mensuels lui permet presque de tout écrire tout seul ! Il fait quand même parfois appel à son frère Larry Lieber ou à quelques assistants en freelance pour l’aider à boucher quelques trous ou écrire des dialogues. Stan Lee s’entoure donc d’une équipe réduite de dessinateurs et d’un staff de production restreint afin de gérer au mieux les 16 titres restants. Après les terribles difficultés de 1957, les années 1958-1959 sont relativement stables Un staff éditorial restreint et cohérent prend ses marques : Steve Ditko, Jack Kirby, les dessinateurs Don Heck, Dick Ayers, Joe Sinnott et Al Hartley (qui signe la plupart des comics Patsy Walker). Ils sont accompagnés du coloriste Stan Goldberg qui prend en charge les dessins de Millie The Model après le départ de Dan De Carlo et qui le rejoindra chez Archie Comics pour une brillante carrière. Enfin, les lettristes Morrie Kuramoto et Artie Simek ainsi que quelques assistants de production, dont Sol Brodsky rejoigne l’équipe.

 

Stan Lee en compagne de son épouse, Joan, et de sa fille JC (Joan Celia)

 

La naissance de Marvel

La scène se déroule en 1961. Martin Goodman, grand amateur de golf, se retrouve un peu par hasard à jouer une partie contre son concurrent mais néanmoins distributeur Jack Liebowitz. D’après la légende, durant la quasi-totalité de la matinée, Jack Liebowitz se vante de la réussite de son nouveau comics. Selon lui, Justice League of America assure des ventes record. Jack Liebowitz assène l’idée que les groupes de superhéros ont le vent en poupe. À la fin de la partie, et certainement un peu jaloux, Martin Goodman se rue dans le petit local qui sert de bureau à Stan Lee. Il lui demande alors de réfléchir à la création d’un nouveau groupe de superhéros. On peut remarquer qu’Atlas n’a toujours pas perdu ses bonnes habitudes, c’est-à-dire de décliner à l’infini et le plus rapidement possible les concepts qui fonctionnent chez les autres éditeurs. Stan Lee propose pourtant cette fois-ci autre chose qu’une simple copie de la Justice League of America. Stan Lee, alors éditeur en chef et scénariste principal de la branche comics d’Atlas, n’est pas très enthousiaste à l’annonce de la création du retour des héros costumés. Il ne croit pas à cette idée pour plusieurs raisons. Tout d’abord, Atlas n’a jamais réussi à relancer la mode des superhéros, que ce soit à la fin de la Seconde Guerre mondiale ou en 1953 avec l’échec des titres Captain America, Namor et Human Torch. À chaque fois que Stan Lee a tenté de réintroduire les personnages des années 40, cela n’a jamais fonctionné. De plus Stan Lee est persuadé de la prochaine fermeture de la division comics d’Atlas. Il n’a donc pas envie de perdre son temps à écrire une histoire qui ne lui plaît pas. Sur les conseils de sa femme, et dans l’attente d’une probable future éviction, Stan Lee écrit donc le comics qu’il a toujours eu envie d’écrire, même si cela ne va pas dans le sens de ce qu’attend Martin Goodman. Il tombe rapidement d’accord avec Jack Kirby sur le fait de ne pas réutiliser Captain America, Human Torch ou Namor, ni même les membres des All Winners Squad. Ces personnages ne paraissent plus vraiment vendeurs et National pourrait les accuser de concurrence, voire de plagiat et mettre fin à leur contrat de distribution. Il faut donc créer un groupe de super-héros qui utiliserait tous les codes du genre mais sans trop attirer l’attention de National. Après de nombreuses discussions la réponse semble évidente : les personnages à venir ne doivent avoir ni costumes distinctif, ni identité secrète et les histoires doivent s’organiser plutôt autour des interactions entre les héros que contre le méchant du mois. Stan Lee et Jack Kirby comprennent que pour se démarquer ils doivent finalement créer une véritable famille de superhéros plutôt qu’un rassemblement hétéroclite d’individus à superpouvoirs qui combattrait un monstre terrifiant. En avril 1961, soit quelques mois plus tôt, Youri Gagarine vient d’effectuer le 1er vol spatial habité. Avec le recul il semble évident que Stan Lee et Jack Kirby, toujours en phase avec leur temps, ont finalement abouti à un concept de famille de cosmonautes obtenant leurs pouvoirs à l’issue d’un voyage spatial.

 

La couverture de Fantastique Four 1

 

La couverture du 1er numéro des 4 Fantastiques en détails

Fantastic Four 1 est publié en novembre 1961. Rien ne distingue réellement le titre de la dizaine de comics de monstres publiés par la compagnie. En effet, même la couverture très classique montre une sempiternelle créature géante en train d’essayer de détruire une ville. Pourtant, à y regarder d’un peu plus près, on remarque 4 personnages étranges, éparpillés aux 4 coins de la couverture. Ils se démarquent singulièrement des archétypes souvent attribués aux scientifiques et aux militairesm, simplement 3 petites lettres IND dans un encadré qui correspondent à Independant News Distribution, la société de Jack Liebowitz et Harry Donenfeld. En plein milieu, une trainée de flammes dans le ciel : on reconnait la Torche Humaine (ou un personnage lui ressemblant) en train de libérer une jeune femme emprisonnée dans la main gigantesque du monstre. Fait troublant : ladite demoiselle n’est dessinée qu’à moitié. Sa partie inférieure n’est réalisée qu’en pointillés comme si elle était invisible. Elle semble s’adresser à la Torche : « Je ne peux pas devenir invisible aussi rapidement, comment allons-nous pouvoir arrêter cette créature, Torche ? ». Ce dernier lui répond : « Sois patiente sœurette, les 4 Fantastiques viennent à peine de commencer la bataille ! ». Ce dialogue invalide d’ailleurs l’utilisation de la Torche Humaine des années 40 (pour rappel, La Torche originelle étant un robot, celui-ci ne peut avoir de sœur). La couverture nous dévoile par la même occasion le nom de l’équipe, qui correspond au titre de la revue. En bas à droite de la couverture, un 3e individu semble prisonnier d’une corde. Ses bras sont étrangement dessinés, ils paraissent distendus comme du caoutchouc. Sa bulle de dialogue nous explique qu’il faut « plus que des cordes pour mettre Mr Fantastic hors d’état de nuire ! ». De l’autre côté, un 2e monstre, beaucoup plus petit et difforme se dresse face à la créature et avertit ses trois camarades qu’ils « ne peuvent pas s’en sortir tout seuls et qu’il est temps que la Chose vienne donner un coup de main ! ». Dernier message sur la couverture, dans un encart à droite : un panneau qui nous indique que pour la 1re fois dans un magazine sont réunis The Thing (La Chose), Mr Fantastic, Human Torch (La Torche) et Invisible Girl (La femme Invisible). Une légende vient de voir le jour et rien ne sera plus jamais comme avant. Le reste fait désormais partie de l’histoire. Merci, M. Stan Lee. ■

Merci, M. Stan Lee




A propos Doop 329 Articles
Doop lit des comics depuis une quarantaine d'années. Modérateur sur Buzzcomics depuis plus de 15 ans, il a écrit pour ce forum (avec la participation de Poulet, sa minette tigrée et capricieuse) un bon millier de critiques et une centaine d'articles très très longs qui peuvent aller de « Promethea » à « Heroes Reborn ». Il a développé une affection particulière pour les auteurs Vertigo des années 90, notamment Peter Milligan et Neil Gaiman.