Avec Hérétique, Robbie Morrison et Charlie Adlard plongent le lecteur au cœur de l’Europe du 16e siècle, à une époque où la foi gouverne les corps autant que les esprits. Publié chez Delcourt, cet album adapte la série Heretic et propose un thriller historique sombre, érudit et profondément politique. L’intrigue interroge le pouvoir de l’Inquisition, la place de la science face au dogme religieux et la violence exercée au nom d’une vérité unique. Hérétique est-il un simple polar médiéval, une fable contemporaine déguisée ou une charge frontale contre les dérives idéologiques ? C’est précisément ce que ce récit dense cherche à explorer.

Hérétique : un pitch entre enquête et hérésie
Anvers, 1529. La ville est secouée par une série de meurtres rituels qui attirent l’attention de l’Inquisition espagnole. Pour résoudre l’affaire, le redoutable Bernard Eymerich force Cornelius Agrippa, érudit, médecin, soldat et occultiste réputé, à enquêter. Agrippa est assisté de son jeune élève Jean Wier, encore adolescent, qui découvre un monde dominé par la peur et la suspicion. Dans cet univers où la moindre divergence doctrinale peut mener au bûcher, chaque piste devient dangereuse. L’enquête progresse sous une pression constante, car l’échec pourrait transformer l’enquêteur en coupable.

Cornelius Agrippa, figure historique au cœur de Hérétique
L’un des grands atouts de Hérétique réside dans le choix de son protagoniste. Cornelius Agrippa n’est pas seulement un héros de fiction classique, mais une figure historique complexe. Défenseur des femmes accusées de sorcellerie, penseur humaniste et auteur de traités d’occultisme, il fut lui-même condamné comme hérétique. Robbie Morrison exploite cette ambiguïté avec finesse. Agrippa incarne la transition entre un monde gouverné par la foi aveugle et l’émergence d’une pensée rationnelle. Sa relation avec Jean Wier, futur médecin et opposant aux chasses aux sorcières, structure le récit comme une transmission du savoir menacée.
Une enquête écrasée par le poids de l’Inquisition
Dans Hérétique, l’enquête n’est jamais libre. Elle s’effectue sous le regard permanent de l’Église, qui impose ses priorités morales et politiques. Morrison montre une Inquisition obsédée par la pureté doctrinale, prête à manipuler les faits pour préserver son autorité. La figure de Bernard Eymerich plane comme une menace constante. Les interrogatoires, les tortures et les humiliations rappellent que la vérité importe moins que le maintien de l’ordre. Cette oppression crée une tension continue, renforçant l’atmosphère anxiogène du récit.

Charlie Adlard, la sobriété au service de l’horreur
Le dessin de Charlie Adlard se distingue par une retenue volontaire. Loin du spectaculaire, son noir et blanc texturé privilégie la lisibilité et l’expressivité des visages. La violence est souvent suggérée plutôt que montrée. Lorsqu’elle surgit, elle frappe d’autant plus fort. Quelques touches de couleur, notamment le rouge, viennent souligner des moments clés avec parcimonie. Adlard installe une ambiance lourde, presque étouffante, qui épouse parfaitement le propos de Hérétique. Son trait renforce le réalisme brutal d’un monde où la souffrance est banalisée.

Hérétique et l’héritage du Nom de la rose
La filiation avec Le Nom de la rose d’Umberto Eco est évidente. On y retrouve un savant rationnel guidant un jeune disciple, une enquête criminelle noyée dans des débats théologiques et une Église paranoïaque. Hérétique assume pleinement cette parenté tout en y ajoutant une dimension plus frontale. Robbie Morrison s’attarde sur la cruauté exercée contre les minorités, notamment à travers le sort réservé à une femme juive enlevée par l’Inquisition. Ces scènes rappellent que la violence idéologique commence toujours par désigner des boucs émissaires.

Une lecture du passé résolument contemporaine
Sous ses atours historiques, Hérétique parle clairement de notre époque. Robbie Morrison établit un parallèle discret mais appuyé entre l’Inquisition et les mouvements contemporains obsédés par la pureté identitaire. Les discours de peur, la manipulation des foules et la stigmatisation des minorités résonnent fortement. Cette dimension politique devient plus explicite dans le dernier acte, parfois au détriment de la subtilité. Le message reste néanmoins puissant et pertinent, même si certains lecteurs trouveront le propos un peu appuyé.
Les limites de Hérétique
Si Hérétique impressionne par sa rigueur et son ambition, il peut aussi dérouter. Les dialogues philosophiques et théologiques sont parfois très denses. Ils ralentissent le rythme de l’enquête et exigent une attention constante. Certains passages donnent le sentiment que le discours prend le pas sur la narration. Cela n’enlève rien à la qualité globale de l’album, mais peut freiner les lecteurs en quête d’un simple thriller historique.
Hérétique, un roman graphique nécessaire
Au final, Hérétique s’impose comme un roman graphique exigeant et intelligent. Robbie Morrison livre une réflexion amère sur la foi, le pouvoir et la peur, magnifiée par le dessin sobre et habité de Charlie Adlard. Ce récit rappelle que les pires violences naissent souvent de la certitude d’avoir raison. Hérétique n’est pas une lecture confortable, mais elle est essentielle. Et c’est précisément pour cela qu’elle marque durablement.

Hérétique est un comics publié en France par Delcourt. Il contient : Heretic.