Black Widow par Kelly Thompson, la reconstruction d’une icône Marvel

Black Widow Des liens indéfectibles Panini
Temps de lecture estimée : 4 min.

Longtemps, Black Widow a avancé sans point d’ancrage clair. Présente partout, mais rarement au centre. Utilisée comme atout narratif plus que comme héroïne autonome. Avec Black Widow : Des liens indéfectibles, Marvel confie enfin le personnage à une équipe créative sur la durée. Quinze épisodes pour installer une vision cohérente de Natasha Romanoff, lui donner un entourage stable et explorer ce qui la définit vraiment. Ce Marvel Deluxe parvient-il à offrir à Black Widow une identité forte et durable ? Et surtout, ce récit peut-il s’imposer comme une référence dans une bibliographie souvent fragmentée ?

Une idée de départ forte, mais volontairement dérangeante

Dès les premiers épisodes, Black Widow est privée de contrôle. Une cabale d’ennemis lui offre une vie factice, construite comme un rêve bourgeois parfaitement calibré. Cette nouvelle vie implique un conjoint (un de plus) et un enfant. C’est-à-dire une stabilité presque suspecte. Le concept intrigue, car il joue avec les attentes du lecteur. Pourtant, ce choix dérange vite. Cette vision du « paradis » de Natasha sonne souvent faux. Kelly Thompson cherche la friction, mais frôle parfois le contresens. Malgré tout, cette fausse normalité permet de poser une question centrale : qui est Black Widow sans la violence, sans la mission et sans la fuite en avant permanente ?

Natasha Romanoff face à son propre mythe

La série fonctionne mieux lorsqu’elle laisse Natasha réagir plutôt que subir. Progressivement, Black Widow reprend le contrôle. Les automatismes reviennent. Le corps parle, un peu comme dans le film A History of Violence de David Cronenberg. En revanche, le cœur émotionnel reste fragile. Natasha agit toujours avec une efficacité redoutable, mais peine encore à exister hors de l’action. Cette tension traverse toute la série. Elle n’est jamais totalement résolue. Pourtant, elle donne une cohérence rare à un personnage longtemps traité comme un outil narratif interchangeable.

La « famille Veuve Noire », vraie réussite de la série

Là où Black Widow : Des liens indéfectibles marque des points, c’est dans son casting secondaire. Yelena Belova, alias White Widow, s’impose comme le contrepoids parfait. Plus dure. Plus directe. Leur relation évite la mièvrerie et assume la confrontation. Autour d’elles, Kelly Thompson construit une équipe fonctionnelle, parfois excessive, mais jamais décorative. Cette « famille Veuve Noire » rappelle certaines dynamiques du Bat-verse. Pourtant, elle conserve une identité propre, moins héroïque. De fait, Natasha n’est plus seule, et le récit respire enfin. Et rappelons qu’il y a déjà eu de nombreuses Widow par le passé dans l’univers Marvel.

Une montée en puissance narrative inégale mais ambitieuse

La série gagne en ampleur sur la durée. Les enjeux s’élargissent. Et les menaces deviennent systémiques. Le dernier acte introduit des antagonistes plus inquiétants, presque mythologiques. Cependant, cette montée en puissance arrive tard. Certains concepts méritaient plus de temps. La conclusion laisse une impression étrange. Tout est en place, mais tout s’arrête. Au final, Black Widow semble interrompue au moment précis où elle devenait vraiment indispensable. Cette frustration fait partie intégrante du bilan.

Le travail graphique d’Elena Casagrande comme colonne vertébrale

Visuellement, la série impressionne. Elena Casagrande donne à Black Widow une présence physique rare. Chaque mouvement est lisible. Chaque impact compte. Les scènes d’action respirent la brutalité contrôlée. Les couleurs de Jordie Bellaire renforcent cette identité, alternant quotidien lumineux et espionnage oppressant. Même lorsque le scénario hésite, le dessin maintient une tension constante. Clairement, cet album doit beaucoup à sa direction artistique, solide du début à la fin.

Une fondation solide, malgré des choix discutables

Black Widow : Des liens indéfectibles ne règle pas tous les problèmes historiques du personnage. La question de la domesticité reste maladroite. Certaines pistes émotionnelles semblent artificielles. Pourtant, cette série accomplit l’essentiel. Elle offre à Natasha Romanoff une continuité, une équipe et un territoire narratif. Elle prouve que Black Widow peut porter une série longue sans se dissoudre dans l’ombre des autres. Ce n’est pas encore la version définitive du personnage. Mais c’est, sans doute, la plus aboutie depuis très longtemps.

Black Widow : Des liens indéfectibles est un comics publié en France par Panini Comics. Traduction : Laurence Belingard. Il contient : Black Widow (2020) #1-15.




A propos Stéphane 824 Articles
Stéphane Le Troëdec est spécialiste des comics, traducteur et conférencier. En 2015, il s'occupe de la rubrique BD du Salon Littéraire. Ses autres hobbys sont le cinéma fantastique et les jeux. Enfin, et c'est le plus important : son chiffre porte-bonheur est le cinq, sa couleur préférée le bleu, et il n’aime pas les chats.