Supergirl : Peter David et Gary Frank plongent l’icône DC dans les ténèbres

Supergirl Linda Danvers dans l'album Supergirl Urban Comics
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Supergirl, c’est l’héroïne lumineuse par excellence. La cousine de Superman. Le sourire dans le ciel. La cape rouge qui claque au vent. Bref, le genre de personnage qu’on imagine mal traîner ses bottes dans une petite ville rongée par les cultes sataniques, les traumatismes familiaux et les types louches qui sentent le souffre à trois kilomètres. Et pourtant, c’est exactement ce que proposent Peter David et Gary Frank dans cet album publié chez Urban Comics.

Cette réédition de Supergirl reprend les épisodes 1 à 9 de la série lancée en 1996. Elle remet donc en lumière une version longtemps mise de côté par DC Comics. Pourquoi cette Supergirl est-elle si particulière ? Est-ce encore une série de super-héros classique ? Est-ce une curiosité des années 90 ? Et surtout, faut-il lire ce Supergirl aujourd’hui quand on connaît déjà Kara Zor-El par les comics, les séries ou les films ? Allez, on enfile la cape, mais on garde une lampe torche. Parce que dans ce bouquin, les coins sombres sont nombreux.

Supergirl : une héroïne perdue dans la peau de Linda Danvers

Cette Supergirl n’est pas exactement celle que le grand public connaît. Ici, pas de cousine kryptonienne tombée du ciel dans une fusée. Nous suivons « Matrix », une forme de vie artificielle apparue dans les Superman de John Byrne, capable de changer d’apparence, qui fusionne avec Linda Danvers, une jeune femme laissée pour morte après une agression sordide. Dit comme ça, on sent déjà qu’on n’est pas dans un récit tout à fait standard.

Supergirl se retrouve donc avec une nouvelle identité. Elle possède les souvenirs de Linda, ses relations, ses parents, ses secrets et tout le bazar émotionnel qui va avec. Autant dire qu’elle hérite d’une vie déjà bien cabossée. La jeune femme revient à Leesburg, petite ville américaine en apparence tranquille, mais où l’on gratte rapidement sous le vernis. Et là, surprise : sous le vernis, c’est plutôt une cave humide avec une vieille odeur de démon.

Peter David transforme Supergirl en héroïne existentielle

La grande idée de ce Supergirl, c’est de faire d’une icône solaire un personnage en crise. Peter David ne se contente pas de raconter une héroïne qui tape sur des méchants. Il raconte une femme qui cherche à comprendre qui elle est. Matrix était déjà coupée de l’humanité. En devenant Linda Danvers, elle gagne une vie humaine, certes, mais aussi tous ses problèmes. Cadeau empoisonné, option famille dysfonctionnelle incluse !

C’est là que la série devient intéressante. Supergirl ne sauve pas seulement des gens. Elle tente aussi de sauver ce qui reste d’elle-même. Peter David utilise donc le super-héros comme outil d’introspection. Oui, dit comme ça, ça fait un peu dissertation de philo. Mais dans les faits, ça fonctionne plutôt bien. Le scénariste mélange action, malaise, humour et drame intime. Et quand il tient l’équilibre, l’album prend une vraie personnalité.

Une ambiance noire qui surprend dans Supergirl

On pourrait croire que Supergirl va nous proposer du pur comicbook lumineux, avec sourires Colgate et morale livrée en kit. Raté ! Peter David installe très vite une atmosphère étrange : on croise des sectes, des démons, des secrets familiaux et une petite ville qui semble avoir été bâtie sur une décharge morale. Leesburg ressemble parfois à une banlieue américaine passée au filtre David Lynch. Tout semble normal. Donc forcément, rien ne l’est.

Cette noirceur donne du relief au personnage. Elle permet aussi de sortir Supergirl de l’ombre de Superman. Ici, pas question de répéter la formule kryptonienne en version féminine. Peter David cherche une autre voie. Il transforme l’héroïne en figure quasi angélique, confrontée à un monde sale, mesquin et tordu. C’est parfois lourd. C’est souvent brillant. Mais au moins, ça tente quelque chose. Et franchement, en plein milieu des années 90, tenter quelque chose n’était pas toujours obligatoire chez DC.

Gary Frank dessine une Supergirl lumineuse dans un monde poisseux

Le grand paradoxe visuel de l’album vient de Gary Frank. Le scénariste plonge Supergirl dans des intrigues sombres, mais le dessinateur la représente comme une héroïne presque classique. Son costume brille. Sa silhouette évoque l’archétype. Son visage garde une douceur immédiate. Résultat : l’image et le récit se frottent l’un contre l’autre. Et ce frottement produit une vraie tension.

Gary Frank livre un travail solide, déjà très élégant. Ses personnages ont des expressions lisibles. Les scènes dialoguées respirent. Les moments de malaise ne reposent pas seulement sur les textes. Il sait poser un regard, une posture, un silence. Ce n’est pas encore le Gary Frank monumental que l’on retrouvera plus tard sur Superman ou Batman : Terre-Un, mais la base est là. Et quelle base ! On comprend très vite pourquoi Peter David aimait travailler avec lui, déjà sur Hulk.

Supergirl face à la religion, aux démons et aux grosses métaphores

Peter David aime les idées. Parfois, il les aime même un peu trop. Dans Supergirl, il aborde frontalement la foi, le doute, la culpabilité, le sacrifice et la tentation. Supergirl devient une figure angélique. Buzz, son adversaire, joue évidemment du côté démoniaque. Subtil ? Pas toujours. Efficace ? Souvent. On a parfois l’impression que Peter David débarque avec un panneau lumineux marqué « SYMBOLISME », au cas où le lecteur aurait oublié ses lunettes.

Pourtant, cette dimension donne une identité très forte à la série. Les super-héros ont souvent flirté avec le religieux. On pense à Superman en messie solaire ou Thor en dieu nordique. Ici, Peter David utilise Supergirl pour parler de rédemption. Il ne réussit pas tout. Certains raccourcis sentent la facilité scénaristique. Mais au moins, le récit ose aller ailleurs que dans la simple baston en collants.

Des épisodes efficaces, mais pas toujours mémorables

L’album se lit très bien. Peter David sait raconter. Les épisodes avancent vite, les dialogues claquent, et l’album évite le piège du gros tunnel de combat interminable. Merci pour nous. On a déjà donné. Certaines scènes fonctionnent même sans action spectaculaire, notamment quand la tension s’invite dans un simple dîner. Là, Peter David montre qu’il n’a pas besoin de faire tomber un immeuble pour créer du suspense.

Mais il faut aussi reconnaître une limite. Pris séparément, les épisodes ne restent pas tous gravés dans la mémoire. On suit l’ensemble avec plaisir, mais certaines intrigues ressemblent davantage à des étapes qu’à de vrais grands moments. L’arc global tient debout. La progression de Supergirl fonctionne. Mais l’album donne parfois l’impression d’un démarrage prolongé. Comme si la série mettait neuf épisodes à poser ses cartons.

Un casting secondaire qui manque encore de chair

Le principal défaut de ce Supergirl vient du casting secondaire. Peter David installe des parents, une colocataire, un journaliste local, un ancien petit ami inquiétant et quelques figures autour de Linda Danvers. Sur le papier, tout cela devrait nourrir la série. Dans les faits, ces personnages restent souvent à la porte, avec leur manteau sur le bras, en attendant qu’on les invite vraiment à entrer.

C’est dommage, parce que l’idée est bonne. En donnant une famille et un entourage à Supergirl, Peter David veut l’ancrer dans un quotidien. Il veut créer une vraie vie autour de Linda Danvers. Mais ces personnages manquent encore d’épaisseur. Ils apparaissent, disparaissent, reviennent parfois comme si de rien n’était. On sent le potentiel. On voit les pistes. Mais l’émotion ne prend pas toujours. À ce stade, Leesburg intrigue plus qu’elle n’attache.

Une Supergirl des années 90 qui parle aux vieux lecteurs DC

Cet album possède un charme particulier pour les lecteurs qui aiment l’histoire éditoriale de DC Comics. Cette Supergirl vient d’une période bizarre. Après Crisis on Infinite Earths, DC Comics avait évacué beaucoup d’éléments kryptoniens pour rendre Superman plus unique. Exit la Supergirl classique, donc. Matrix est née dans ce contexte, avec une origine tellement tordue qu’il fallait presque un tableau blanc pour l’expliquer.

Peter David a le mérite de transformer ce casse-tête en opportunité. Il rapproche son héroïne de la Supergirl traditionnelle, tout en gardant une identité propre. Linda Danvers évoque évidemment les anciennes incarnations du personnage. Leesburg fait aussi office de clin d’œil appuyé. Pour les vieux lecteurs, c’est assez savoureux. Pour les nouveaux, cela reste lisible.

Supergirl, un album imparfait mais franchement attachant

Ce Supergirl n’est pas un chef-d’œuvre définitif. Il ne faut pas lui demander ce qu’il ne peut pas donner. Certains épisodes manquent de force. Certaines idées religieuses paraissent un peu appuyées. Le casting secondaire reste encore trop flou. Et l’ensemble possède ce petit parfum de comics des années 90, avec ses audaces, ses maladresses et ses choix parfois très « mais pourquoi ? ».

Mais l’album possède une vraie personnalité. Peter David prend Supergirl au sérieux sans la rendre sinistre. Gary Frank lui offre une incarnation visuelle belle, claire et expressive. Le mélange entre super-héros, drame intime, horreur légère et questionnement spirituel donne une saveur rare. On ne lit pas seulement un comics de plus sur une fille qui vole. On lit une tentative sincère de reconstruire Supergirl à partir de ses ruines éditoriales. Et ça, franchement, ça mérite le détour.

Faut-il lire Supergirl de Peter David et Gary Frank ?

Oui, surtout si vous aimez les comics DC qui sortent un peu de l’ordinaire. Ce Supergirl ne ressemble pas aux versions modernes les plus connues du personnage. Il demande parfois un petit effort d’adaptation. Il traîne quelques casseroles. Mais il propose une vision personnelle, ambitieuse et souvent touchante de l’héroïne. Pour un personnage régulièrement condamné à vivre dans l’ombre de Superman, ce n’est pas rien.

Les lecteurs de 30 à 50 ans y trouveront aussi un vrai parfum d’époque. Pas seulement de la nostalgie facile. Plutôt cette impression de retrouver un moment où DC Comics cherchait encore des solutions étranges pour réparer sa continuité. Parfois, ça donnait des catastrophes. Ici, ça donne un album bancal, mais passionnant. Supergirl tombe, doute, se relève et cherche sa place. Au fond, c’est peut-être ça, le vrai sujet du livre. Pas voler plus haut que Superman : juste savoir enfin qui elle est !

Supergirl – Corps et âme est un comics publié en France par Urban Comics. Il contient : Supergirl #1-9, Showcase’96 #8, Supergirl Plus #1




A propos Stéphane 874 Articles
Stéphane Le Troëdec est spécialiste des comics, traducteur et conférencier. En 2015, il s'occupe de la rubrique BD du Salon Littéraire. Ses autres hobbys sont le cinéma fantastique et les jeux. Enfin, et c'est le plus important : son chiffre porte-bonheur est le cinq, sa couleur préférée le bleu, et il n’aime pas les chats.