Escape : Rick Remender et Daniel Acuña signent un comics de guerre brutal et brillant

Escape tome 1
Temps de lecture estimée : 8 min.

5 points essentiels

  • Escape est un thriller de guerre intense, porté par un concept simple : un pilote tombe derrière les lignes ennemies après avoir bombardé une ville. Et là, forcément, le karma sort les crocs.
  • Rick Remender utilise les animaux anthropomorphes pour contourner nos réflexes habituels. On baisse la garde, puis le récit nous colle le nez dans les ruines, les civils et la propagande.
  • Daniel Acuña livre un travail visuel impressionnant. Ses scènes d’action frappent fort, mais ses silences font parfois encore plus mal.
  • Le tome alterne adrénaline, souvenirs conjugaux, débat moral et infiltration. Le rythme peut ralentir, mais rarement pour rien.
  • Escape fonctionne mieux quand il refuse le manichéisme facile. La guerre reste sale, même quand on pense être du bon côté.

Un pilote ours derrière les lignes ennemies. Des chauves-souris fascistes. Une arme de destruction massive. Une ville bombardée. Sur le papier, Escape pourrait ressembler à une fable de guerre un peu maligne, du genre « Blacksad part au front avec un fusil trop gros pour lui ». Sauf que Rick Remender et Daniel Acuña ne sont pas venus faire miaou-miaou dans les ruines.

Avec Escape, Urban Comics publie un récit de survie tendu, brutal, souvent magnifique, mais aussi étonnamment intime. Est-ce un simple comics d’action ? Une réflexion sur la guerre ? Un récit antimilitariste avec des animaux anthropomorphes ? Un album capable de parler aux vieux lecteurs gavés de récits de guerre, de super-héros traumatisés et de grandes phrases sur le devoir ? Oui. Et parfois tout ça en même temps !

Escape commence comme une mission suicide

Milton Shaw est pilote de bombardier. Il participe à une mission censée ouvrir la voie au grand final militaire. Comprenez : le genre de plan où les états-majors parlent de stratégie, pendant que les civils en bas se demandent pourquoi le ciel leur tombe sur la figure. Son escadrille se fait descendre. Milton survit. Pas ses camarades.

Le voilà seul, blessé, coincé en territoire ennemi. Il doit détruire le Titan Cannon, une arme capable de changer le cours du conflit. Et il doit faire vite, car son propre camp prépare une frappe massive. Au programme : gravats, sang et soldats qui tirent avant de poser les questions. Escape porte donc très bien son titre. Tout le monde veut sortir de quelque chose. Milton veut sortir de la ville. Les civils veulent sortir de l’enfer. Et le lecteur, lui, aimerait sortir indemne de cette première claque.

Rick Remender piège le lecteur avec des animaux

Le grand coup de Escape, c’est son choix graphique et narratif. Rick Remender et Daniel Acuña remplacent les humains par des animaux. Dit comme ça, on pourrait craindre la bonne vieille fable scolaire avec morale écrite au Stabilo. Mais le procédé fonctionne parce qu’il agit comme un piège émotionnel.

On accepte plus vite ces personnages. On lit leurs regards. On projette sur eux une forme d’innocence. Puis Remender balance les bombes, les corps, la peur, et les familles qui fuient. Et là, petit malaise. Le comics nous rappelle que les récits de guerre classiques nous ont parfois blindés. Des humains bombardés ? On a déjà vu. Des animaux terrorisés dans une ville en flammes ? Curieusement, ça traverse mieux l’armure. Remender nous manipulerait-il ? Oui. Mais bien. Le genre qui sert un propos, pas seulement un mouchoir.

Escape parle de guerre, pas seulement de soldats

La série aurait pu se contenter d’un survival musclé. Milton court, Milton tire, Milton grogne, Milton casse des nuques. On aurait signé quand même, parce que Daniel Acuña sait rendre l’action lisible et nerveuse. Mais Escape cherche autre chose. Il parle de ce que la guerre fait aux civils, aux soldats, aux discours et aux certitudes.

Milton pense combattre les « méchants ». Il a même de bonnes raisons de le croire. En face, l’empire des chauves-souris évoque clairement les régimes fascistes. Sauf que le récit refuse de lui offrir le confort absolu du héros propre. Il a bombardé une ville. Il croise ensuite ceux qui vivaient dessous. Et soudain, la guerre n’est plus une carte avec des flèches rouges et bleues. C’est un appartement, une blessure bandée, un enfant silencieux, un homme qui a toutes les raisons de le haïr mais choisit de l’aider.

Milton Shaw, héros fatigué et pas très propre sur lui

Milton n’est pas un héros lumineux. Il n’a pas la mâchoire carrée du type qui pose devant un drapeau en attendant les violons. C’est un soldat épuisé, cabossé, parfois borné. Il veut survivre. Il veut remplir sa mission. Il veut croire que tout cela a un sens. Et c’est précisément là qu’il devient intéressant.

Les flashbacks avec sa femme donnent du poids au personnage. On comprend ce qu’il a laissé derrière lui : une épouse, un enfant à naître, des dettes, une vie trop étroite, des responsabilités qui l’écrasent presque autant que la guerre. Rick Remender appuie parfois un peu fort sur la romance, avec des dialogues qui frôlent le grand mélo en uniforme. Mais ce léger parfum de vieux film hollywoodien colle finalement bien au projet. Milton se raconte une histoire pour tenir debout. Comme beaucoup de soldats.

Daniel Acuña fait exploser la guerre en beauté

Daniel Acuña est l’autre énorme raison de lire Escape. Son dessin donne une texture folle au récit. Les ruines respirent la poussière. Les visages encaissent chaque décision. Les intérieurs semblent éclairés par une ampoule mourante, ou par la trouille elle-même. C’est beau, mais jamais décoratif. Enfin, sauf quand une explosion devient tellement splendide qu’on se sent coupable de la regarder avec admiration. Oui, la destruction est très photogénique. L’humanité a vraiment des loisirs douteux.

Acuña excelle surtout dans les petits gestes. Une main qui serre une arme. Un regard vide. Un outil qui tombe au bon moment. Un enfant qui observe un soldat blessé. Ses scènes d’action claquent, évidemment. La poursuite, les combats rapprochés et l’infiltration finale ont une vraie puissance cinématographique. Mais les moments calmes restent les plus traîtres. Ils avancent sans bruit, puis vous plantent un couteau dans les côtes.

Escape ralentit parfois, mais pour mieux serrer la gorge

Le tome n’avance pas toujours à la même vitesse. Après un démarrage furieux, Escape prend le temps de revenir sur Milton, sur son couple, sur ses doutes et sur les gens qu’il rencontre. Certains lecteurs venus chercher uniquement du pan-pan-boum pourront trouver ces pauses un peu longues. On les connaît. Ce sont les mêmes qui trouvent que les dialogues de Daredevil gênent entre deux bastons dans un couloir.

Pourtant, ces respirations donnent de l’épaisseur au récit. L’épisode centré sur l’appartement et le débat moral casse volontairement la mécanique du film de guerre. Il oblige Milton à écouter un ennemi supposé. Il l’oblige surtout à comprendre que le mot « ennemi » simplifie beaucoup trop de choses. Dans ces moments-là, Escape devient plus qu’un récit d’évasion. Il devient un comics sur les histoires qu’on se raconte pour supporter l’insupportable.

La propagande et la peur remplacent les monstres

Le fascisme de Escape ne se limite pas à des uniformes sombres et à des soldats brutaux. Rick Remender montre aussi la banalité du pouvoir. Des militaires discutent de ce qu’ils regrettent depuis que la guerre a tout changé. Puis l’un d’eux rappelle que la peur donne le respect. Voilà. Pas besoin d’un grand discours. Le mal est parfois là, tranquille, satisfait, persuadé de sa propre efficacité.

C’est l’un des points les plus forts du tome. Escape montre comment la guerre déforme tout. Le courage, la loyauté, la virilité, l’amour, le devoir. Même les souvenirs deviennent des armes. Lors d’un interrogatoire, l’ennemi tente de briser Milton en attaquant son espoir de retour. Ce n’est pas nouveau, bien sûr. Mais la scène fonctionne parce que Milton s’est déjà préparé au pire. Il a presque renoncé à rentrer chez lui avant même qu’on lui dise qu’il ne rentrera pas. Ambiance joyeuse, encore une fois.

Escape réussit son mélange entre action et conscience morale

Le vrai tour de force de Escape, c’est son équilibre. Le comics ne méprise jamais l’action. Il aime les courses, les fusillades, les plans risqués, les infiltrations à la « ça va forcément mal finir ». Et heureusement. Personne n’a envie de lire un tract déguisé en BD, même avec de jolies chauves-souris.

Mais Rick Remender et Daniel Acuña refusent aussi de transformer la guerre en parc d’attractions. Chaque scène spectaculaire laisse une trace. Chaque victoire paraît provisoire. Chaque choix pue la conséquence. Escape est donc un comics d’action qui garde mauvaise conscience. Et franchement, ça lui va bien. Il procure du plaisir de lecture tout en rappelant que ce plaisir repose sur des explosions, des cadavres et des gens terrorisés.

Escape est l’une de ces séries qui attrapent le lecteur avec un concept très lisible, puis lui proposent quelque chose de plus dense. Rick Remender signe un récit de guerre âpre, frontal, parfois sentimental, mais rarement creux.

Les limites d’Escape : quelques appuis un peu visibles

Tout n’est pas parfait pour autant. Rick Remender insiste parfois lourdement sur ses thèmes. Certains dialogues annoncent presque leur sujet avec une petite pancarte. « Attention, débat moral important, veuillez attacher votre ceinture ». Ce n’est jamais catastrophique, mais on sent parfois la main du scénariste sur l’épaule du lecteur.

Le tome 1 souffre aussi d’un léger effet de transition au milieu du parcours. Un chapitre sert clairement à déplacer les pièces sur l’échiquier. Il reste beau, tendu, utile. Mais il n’a pas la force de percussion des meilleurs passages. Rien de rédhibitoire, cependant. Escape garde assez de nerf, de cœur et de gueule pour passer au-dessus. Et puis soyons honnêtes : un comics qui ralentit pour construire ses enjeux, ce n’est pas un défaut honteux. C’est même devenu presque exotique.

Escape : faut-il lire ce tome 1 chez Urban Comics ?

Oui, clairement. Escape est l’une de ces séries qui attrapent le lecteur avec un concept très lisible, puis lui proposent quelque chose de plus dense. Rick Remender signe un récit de guerre âpre, frontal, parfois sentimental, mais rarement creux. Daniel Acuña transforme chaque page en champ de bataille émotionnel. Le duo fonctionne à plein régime.

Ce tome 1 devrait parler aux lecteurs qui aiment les récits de guerre, les fables politiques, les BD spectaculaires et les personnages coincés dans des situations impossibles. Il devrait aussi intriguer ceux qui veulent autre chose qu’un énième héros qui sauve le monde en serrant les dents. Milton Shaw serre les dents, oui. Mais autour de lui, le monde brûle. Et Escape a l’intelligence de nous demander qui a craqué l’allumette.

Escape tome 1 est un comics publié en France par Urban Comics. Il contient : Escape #1-6.




A propos Stéphane 880 Articles
Stéphane Le Troëdec est spécialiste des comics, traducteur et conférencier. En 2015, il s'occupe de la rubrique BD du Salon Littéraire. Ses autres hobbys sont le cinéma fantastique et les jeux. Enfin, et c'est le plus important : son chiffre porte-bonheur est le cinq, sa couleur préférée le bleu, et il n’aime pas les chats.