Avec The Kids, publié chez Delcourt, Garth Ennis revient à l’un de ses terrains de jeu favoris : prendre une idée très simple, la pousser dans un coin sombre, puis regarder le monde s’écrouler avec un petit sourire en coin. Ici, pas de super-héros pervers à la The Boys, pas de prédicateur possédé, pas de Punisher qui nettoie les rues au Kärcher. Juste une famille, une banlieue tranquille et une question franchement horrible : que se passerait-il si tous les bébés de moins d’un an devenaient soudain des adultes ? The Kids promet donc une fable noire sur la parentalité, la peur des enfants, l’égoïsme et l’effondrement social. Sur le papier, c’est du Ennis pur jus. Dans les faits, c’est plus compliqué. L’idée est forte, l’ambiance fonctionne, mais le récit trébuche vite sur ses propres couches sales.

The Kids commence par une nuit qui tourne très mal
Leo et Yoni vivent leur petit rêve pavillonnaire avec leurs deux enfants, Matt leur garçon, et leur bébé Ivan. Tout semble bien rangé, presque trop propre, comme dans ces banlieues américaines où le gazon paraît plus surveillé que les secrets de famille. Puis, en pleine nuit, le babyphone s’affole. Les parents se précipitent dans la chambre d’Ivan et découvrent un homme nu, violent, confus, au milieu du berceau explosé. Matt comprend avant les adultes ce que personne ne veut admettre : cet homme pourrait bien être Ivan. Dehors, le quartier bascule dans le chaos. Des adultes nus, incapables de comprendre leur propre corps, hurlent, frappent, errent et détruisent tout. Le cauchemar est immédiat. Et, franchement, le démarrage de The Kids a de quoi accrocher le lecteur par le col.

Garth Ennis trouve une idée monstrueuse, mais pas assez d’espace
Le plus gros problème de The Kids, c’est son format. Garth Ennis tient une idée de série courte, peut-être même de mini-série bien crasseuse. Pourtant, il l’enferme dans un one-shot. Résultat : tout va trop vite, puis plus assez vite, puis n’importe comment. Le concept aurait mérité de respirer. On aurait aimé voir l’effondrement des familles, des hôpitaux, des autorités, de tout ce petit monde persuadé que demain ressemblera à hier. Au lieu de ça, The Kids donne l’impression d’un récit raboté à la hache. Il reste des scènes fortes, oui. Mais il manque la chair entre les os. C’est dommage, car Ennis sait très bien construire ce genre de descente aux enfers. Là, il a surtout l’air de courir derrière sa propre idée.

The Kids critique la parentalité avec des gros sabots
Garth Ennis n’a jamais été connu pour caresser ses thèmes avec des gants en soie. Dans The Kids, il attaque la parentalité obligatoire, le regard porté sur les couples sans enfants et cette petite hypocrisie sociale qui voudrait que tout bébé soit forcément une bénédiction parfumée au talc. Sauf qu’un bébé, c’est aussi une créature de désir pur. Ça veut manger, dormir, être pris dans les bras, et ça hurle quand le monde ne s’aligne pas. Transformez ça en adulte de 80 kilos, et vous obtenez un problème de voisinage assez sérieux. L’idée est maligne. Pourtant, le discours manque de finesse. Certains dialogues appuient tellement le propos qu’on entend presque Ennis taper sur la table en disant : « vous avez compris, hein ? ». Oui, Garth : on a compris.
The Kids ressemble à un bébé monstrueux qui aurait grandi trop vite. Il court partout, casse des meubles, hurle très fort, mais ne sait pas encore marcher droit.
The Kids perd en crédibilité quand ses personnages réfléchissent trop peu
Le début de The Kids fonctionne parce qu’il repose sur la panique. Les personnages ne comprennent rien, donc leurs réactions maladroites restent acceptables. Mais ensuite, le récit demande au lecteur d’avaler plusieurs décisions franchement discutables. Leo et Yoni semblent parfois contourner l’évidence uniquement parce que le scénario a besoin qu’ils soient ailleurs. C’est là que le one-shot se fissure. Dans une histoire aussi absurde, il faut que les réactions humaines restent crédibles. Sinon, tout s’écroule. Or, The Kids passe parfois de l’horreur domestique à la démonstration forcée. On ne suit plus des parents dépassés. On regarde des personnages déplacés comme des pions pour atteindre la morale finale. Et ça, malheureusement, ça se voit.
Dalibor Talajić donne un corps grotesque au cauchemar
Heureusement, la partie graphique sauve une bonne partie de The Kids. Dalibor Talajić comprend très bien le malaise du concept. Ses adultes-enfants ne ressemblent pas seulement à des corps nus lancés dans le décor pour choquer la galerie. Ils ont des postures étranges, des gestes désarticulés, une gaucherie presque animale. On sent qu’ils ne contrôlent ni leurs muscles, ni leurs pulsions, ni leur force. Et c’est précisément ce qui rend certaines scènes si dérangeantes. Stjepan Bartolić accompagne cette étrangeté avec une colorisation inspirée. Les scènes nocturnes jouent sur des palettes réduites, presque monochromes, tandis que le jour ramène des couleurs plus franches. Rob Steen, au lettrage, renforce aussi cette impression de chaos par des cris et des paroles qui débordent. Visuellement, The Kids a vraiment quelque chose sous le capot.

The Kids reste une curiosité bancale dans la bibliographie de Garth Ennis
On ne va pas se mentir : The Kids n’est pas le grand Garth Ennis. Ce n’est pas la claque de Preacher, ni la férocité de The Boys, ni la noirceur maîtrisée de ses meilleurs récits de guerre ou de Punisher. C’est plutôt une curiosité malade, une idée brillante coincée dans un récit trop court. Pourtant, l’album n’est pas sans intérêt. Il contient un vrai malaise, quelques images fortes et une façon assez vicieuse de retourner la figure du nourrisson innocent. Seulement, The Kids veut parler de trop de choses à la fois : parentalité, instinct, société, exclusion, peur de l’enfant, responsabilité collective. En 48 pages, ça fait beaucoup de biberons à tenir en même temps. Et forcément, à un moment, il y en a qui tombent.
Conclusion : The Kids, un cauchemar prometteur mais pas totalement accouché
The Kids échoue malgré son concept. Garth Ennis imagine pourtant une apocalypse intime, presque ridicule sur le papier, mais réellement inquiétante une fois mise en images. Dalibor Talajić, Stjepan Bartolić et Rob Steen donnent au récit une certaine force visuelle. Pourtant, l’album laisse aussi une impression de rendez-vous manqué. Le format one-shot comprime trop les idées, les personnages réagissent parfois de manière peu crédible et le propos manque de subtilité. Bref, The Kids ressemble à un bébé monstrueux qui aurait grandi trop vite. Il court partout, casse des meubles, hurle très fort, mais ne sait pas encore marcher droit. Pour les amateurs de Garth Ennis, ça reste une lecture curieuse. Pour les autres, ce sera surtout un bon rappel : parfois, il faut vraiment fermer la porte de la chambre du petit.

The Kids est un comics publié en France par Delcourt. Il contient : The Kids.