Night Eaters tome 2 : une lecture exigeante, mais fascinante

Night Eaters poupée maléfique
Temps de lecture estimée : 4 min.

Avec ce tome 2 de Night Eaters, publié chez Delcourt, la série de Marjorie Liu et Sana Takeda quitte clairement le terrain de la révélation intime pour basculer dans quelque chose de plus vaste. Plus dangereux aussi. Après un premier volume centré sur le secret de famille et le choc identitaire, Night Eaters élargit son univers, durcit son ton et pousse ses personnages hors de toute zone de confort. La question n’est donc plus seulement « qui sommes-nous ? », mais jusqu’où peut-on survivre quand on découvre ce monde trop tôt, et sans guide.

Night Eaters : un pitch qui s’enfonce dans l’inconnu

Billy et Milly savent désormais ce qu’ils sont. Des démons. Pourtant, leurs parents restent murés dans le silence. Aucune explication et aucun mode d’emploi. Livrés à eux-mêmes, les jumeaux tentent donc d’apprivoiser leurs pouvoirs tout en gérant une existence presque normale. Jusqu’au jour où une poupée possédée, supposée détruite, refait surface. L’esprit qui l’accompagne réclame justice, et entraîne les deux adolescents dans une enquête surnaturelle qui dépasse largement leurs compétences. Night Eaters transforme alors ses héros en détectives improvisés, et précipite toute la famille Ting au cœur d’un engrenage occulte aux ramifications inquiétantes.

Une narration volontairement déstabilisante

Ce tome 2 de Night Eaters assume un choix fort. Marjorie Liu refuse de ralentir. Elle introduit de nouveaux concepts, de nouveaux groupes et de nouvelles règles, sans jamais prendre le temps de tout expliquer. De fait, la lecture peut parfois désorienter. Certaines scènes semblent surgir sans avertissement, et les enjeux évoluent rapidement. Pourtant, ce parti pris fonctionne. En réalité, cette narration elliptique renforce l’immersion. Le lecteur partage la confusion des jumeaux, leur sensation d’être toujours en retard sur les événements. Au final, la série gagne en densité, même si elle exige une attention constante.

Billy et Milly : grandir dans la peur

Le cœur émotionnel de Night Eaters reste Billy et Milly. Ce tome insiste sur leurs différences. L’un est hanté, littéralement, par des visions sanglantes et des présences oppressantes. L’autre cherche encore sa place, doute, observe. Cette dissymétrie nourrit le récit. Marjorie Liu capte avec justesse cette période floue où l’on devient adulte sans comprendre les règles du jeu. Cependant, leur colère envers leurs parents prend parfois toute la place. Cette frustration constante est cohérente, mais peut sembler répétitive sur la durée. Malgré tout, elle ancre solidement l’horreur dans un vécu intime.

Ipo et Keon : le poids du silence

Les parents Ting gagnent en épaisseur dans ce tome 2 de Night Eaters. Ipo, notamment, sort de l’ombre. On entrevoit son passé, son lien avec un monde souterrain violent et codifié. Son refus d’aider ses enfants n’est pas de la cruauté gratuite. Il s’agit d’une logique brutale, presque initiatique. Keon, plus effacé, reste difficile à cerner, même si certaines scènes suggèrent des fractures anciennes. L’arrivée d’un oncle apporte un contrepoint intéressant, et ouvre des pistes narratives prometteuses. Pourtant, beaucoup de zones d’ombre subsistent, volontairement.

Une horreur plus frontale, mais jamais gratuite

Là où le premier tome jouait beaucoup sur l’étrangeté et l’atmosphère, Night Eaters tome 2 plonge plus franchement dans l’horreur. Fantômes mutilés, poupées possédées, cultes obscurs, violence graphique. Tout est plus intense. Pourtant, l’ensemble reste étonnamment équilibré. Marjorie Liu insère régulièrement des touches d’humour ou de quotidien, parfois absurdes, qui désamorcent la tension sans la nier. Ce contraste rend l’horreur plus efficace. En revanche, certains lecteurs regretteront peut-être une perte du sous-texte social au profit de l’action pure.

Sana Takeda, toujours hors catégorie

Visuellement, Night Eaters reste un très bel album. Sana Takeda livre un travail somptueux. Chaque planche déborde de détails, de textures, de couleurs travaillées. Les effets magiques sont particulièrement remarquables, presque décoratifs, sans jamais nuire à la lisibilité. Les créatures, quand elles apparaissent pleinement, marquent durablement. Pourtant, Takeda excelle aussi dans les scènes plus calmes, les silences, les regards. Cette capacité à passer de l’intime au spectaculaire donne toute sa force au récit. Clairement, le dessin justifie à lui seul l’achat de ce tome.

Night Eaters tome 2 : une montée en puissance exigeante

Au final, ce tome 2 de Night Eaters confirme l’ambition de la série. Plus vaste, plus sombre, plus complexe, il prépare clairement le terrain pour une conclusion majeure. Tout n’est pas parfaitement fluide. Certaines intrigues restent volontairement opaques, et la densité peut fatiguer. Mais l’ensemble séduit par sa cohérence, son audace et sa richesse visuelle. Night Eaters ne prend pas le lecteur par la main. Il l’entraîne dans la nuit, sans promesse de réponses immédiates. Et c’est précisément ce qui le rend si captivant.

Night Eaters tome 2 est un comics publié en France par Delcourt. Traduction : Renaud Cerqueux. Il contient : The Night Eaters TPB vol2.




A propos Stéphane 819 Articles
Stéphane Le Troëdec est spécialiste des comics, traducteur et conférencier. En 2015, il s'occupe de la rubrique BD du Salon Littéraire. Ses autres hobbys sont le cinéma fantastique et les jeux. Enfin, et c'est le plus important : son chiffre porte-bonheur est le cinq, sa couleur préférée le bleu, et il n’aime pas les chats.