Batman Le dernier Halloween, une lettre d’amour imparfaite mais marquante

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Temps de lecture estimée : 9 min.

Avec Batman Le dernier Halloween, DC Comics propose une drôle d’expérience : revenir dans l’ombre portée de Un Long Halloween, sans Tim Sale (disparu en juin 2022), mais avec Jeph Loeb aux commandes et un dessinateur différent par épisode. Alors forcément, on se pose les vraies questions (celles qui comptent, oui) : est-ce que ça tient debout sans l’alchimie Jeph Loeb/Tim Sale ? Est-ce qu’on retrouve ce Gotham poisseux, mi polar, mi tragédie familiale ? Est-ce que le mystère avance, ou est-ce qu’on fait du surplace jusqu’à Noël ? Promis, dans ce long article, on va décortiquer Batman Le dernier Halloween épisode par épisode.

Le pitch : un Gotham déjà malade, et un dernier crime pour finir la saison

Un an (à peu près) après les événements qui ont laissé des cicatrices, Gotham ressemble à une ville qui ne respire plus. Batman cogne plus fort, doute plus souvent, et surveille Robin comme un père anxieux qui a lu trop de faits divers. Jim Gordon voit sa vie privée se fissurer pendant que les affaires s’empilent. Et au milieu de tout ça, un nouveau jeu macabre se met en place : enlèvements, faux-semblants, suspects qui s’emboîtent comme des poupées russes. Les Falcone traînent encore leur ombre dans les ruelles, Double-Face n’est jamais loin, et Catwoman joue un jeu ambiüe (comme d’habitude). Bref : on prend les mêmes et on recommence.

Batman Le dernier Halloween 0 : un retour classe

Cet épisode pose l’ambiance comme on aime : Jeph Loeb déroule un polar resserré, et ça fait du bien. Moins de sur place, plus de dynamisme. Avant son décès, Tim Sale retrouvait ce Gotham art déco, noir et blanc, et ces silhouettes qui semblaient taillées dans l’ombre. Brennan Wagner ajoute des aplats très marqués, presque agressifs, qui réveillent chaque scène. Et surtout : Batman paraît plus brutal, plus cynique, plus fatigué aussi. Le cœur, lui, bat encore, grâce à Robin et Gordon, qui ramènent un peu d’humanité dans la machine. Seul bémol : Julian Day (alias L’Almanach) prend une posture un peu grandiloquente, presque gourou, et la conclusion de son plan laisse un léger goût de « tout ça pour ça ». Reste un unitaire solide, qui relance la machine.

Batman Le dernier Halloween 1 : une relance élégante

Dès l’ouverture, Eduardo Risso frappe fort avec une double page sur Double-Face (et ses ombres en croix qui sentent l’hommage assumé). Dave Stewart aux couleurs et Richard Starkings au lettrage reviennent comme si rien n’avait bougé, et c’est précieux : l’identité visuelle reste cohérente malgré le changement de casting au-dessin. Côté scénario, Jeph Loeb s’appuie sur la continuité des suites, et ça peut perdre si on débarque. Mais si on a lu les épisodes précédents, on sourit : les visages familiers défilent, et le puzzle se met en place. Batman, lui, monologue beaucoup sur Robin (trop jeune, trop en danger, trop… tout). Et l’intrigue plante un enjeu net : un enfant est enlevé, il faut agir, vite. Le mystère reste timide, presque pudique, mais l’atmosphère est là. Ça ne saute pas à la gorge, ça avance doucement.

Batman Le dernier Halloween 2 : un duo Batman/Robin un peu raide

Klaus Janson prend le relais au dessin, sans trop de rupture de ton, et c’est déjà une victoire. Arkham revient au centre de l’intrigue, et l’épisode multiplie les scènes, comme un épisode de série bien monté : poursuite, interrogatoires, changements de décor, tension qui monte. Mention spéciale à un Pingouin teigneux, imprévisible, quasi bestial. Aux couleurs, Dave Stewart installe une froideur appropriée, et Loeb s’amuse même à cacher un indice dans un dialogue (ce genre de petit plaisir de scénariste, oui). Là où ça coince : la relation Batman/Robin. Robin ressemble parfois à un sac à dos qu’on traîne pour la pédagogie (« regarde, petit, voici Arkham »). Parfois, Batman l’ignore presque. L’enquête avance, mais l’émotion reste à distance. On collecte des pistes.

Batman Le dernier Halloween 3 : Robin brille, Batman s’efface un peu

Ouverture choc : le Sphynx se fait viser par des types en masques de Batman. Bonjour l’ambiance. Mark Chiarello propose un épisode très graphique, avec des contrastes nets, et Dave Stewart joue la carte du symbole (le jaune de la cape de Robin qui « crie » dans la nuit, c’est simple et efficace). Le scénario met Robin au centre : il désobéit, il s’entête, il rappelle qu’il est jeune, donc vulnérable, donc émouvant. Catwoman gagne aussi en relief, avec une dynamique presque ironique autour de sa séduction (qui ne marche pas toujours là où elle veut). Le dernier tiers, lui, muscle vraiment le mystère, avec une révélation liée au fils Gordon et des liens plus clairs avec l’héritage d’Un Long Halloween. Seul regret : Batman paraît parfois passager de sa propre histoire.

Batman Le dernier Halloween 4 : suspense maximal, Batman au tapis, et Robin passe devant

Cliff Chiang arrive avec un dessin super lisible, propre, nerveux, qui tranche avec les épisodes précédents… et ça marche étonnamment bien ! On reprend sur un Batman gravement blessé, presque hors-jeu, pendant que Loeb utilise les pensées de Robin pour charger l’épisode en mélancolie (Noël à Gotham, c’est rarement une comédie romantique). La Batcave devient un décor de film d’horreur : Batman frôle la mort, Solomon Grundy rôde, et l’impression de catastrophe imminente transpire. Et surtout : Robin arrête d’attendre. Il prend des décisions, et devient acteur. Ça fait du bien, parce que la série insistait beaucoup sur Batman en papa poule. Catwoman profite aussi de l’espace pour injecter un peu de trouble (oui, même au milieu du chaos). L’intrigue n’avance pas à pas de géant, mais l’épisode sert de virage. Et il se termine comme il faut : sur un crochet au menton !

Batman Le dernier Halloween 5 : Bill Sienkiewicz met Gotham sous acide

Alors là, on change de planète. Bill Sienkiewicz débarque, et l’épisode devient un cauchemar expressionniste. C’est chaotique, parfois déroutant, souvent magnifique. Loeb en profite pour accélérer plusieurs arcs d’un coup : la santé de Batman, le couple Gordon, la remise en place des vilains, le statut de Catwoman. L’ouverture avec le Joker donne le ton : cruel, ironique, presque vexé d’apprendre que Batman est affaibli (il veut une « belle » bagarre, le monsieur). L’épisode fonctionne beaucoup sur deux montages qui s’opposent : Joker qui remet des pièces sur l’échiquier, Batman qui se reconstruit, à coups de méthodes pas très tendres (Robin inclus). Oui, ça va vite. Oui, ça peut désorienter. Mais c’est aussi l’épisode qui remet du carburant dans la série. Et visuellement, c’est une claque.

Batman Le dernier Halloween 6 : du polar, du cœur… et un ventre un peu mou

Enrico Marini dessine cet épisode plus « classique », plus proche d’une esthétique animée, moins iconique. Et ça, dans une série qui joue beaucoup la démonstration graphique, ça se sent. Côté scénario, Loeb remet le focus sur le détective : dialogues, procédures, recoupements. Il introduit Amanda Waller comme une menace institutionnelle (et ça change des clowns et des gangsters). La meilleure scène se passe dans la Batcave : Batman pousse Robin à poser les bonnes questions, et l’écriture insiste sur l’âge de Robin, sa naïveté, sa voix d’enfant. C’est touchant, et ça prépare une tragédie qui tombe au bon moment. Le souci, c’est le rythme : beaucoup de discussions étirées, des révélations pas très excitantes, et une scène d’action qui donne l’impression d’avoir été ajoutée « parce qu’il faut ». L’épisode a du fond, mais il avance au pas. Les intrigues sont devenu un peu mécaniques ici.

Batman Le dernier Halloween 7 : Robin grandit, l’urgence disparaît, et ça flotte un peu

Visuellement, Dave Johnson fait le job, avec une mise en scène efficace et une utilisation très stylée du blanc, du noir et du rouge (on dirait qu’il s’amuse avec son propre ADN de cover artist). L’épisode s’ouvre sur un Batman toujours obsédé par la sécurité de Robin, et ça se referme de manière émouvante, avec Robin face aux tombes de ses parents. Sur ce point, rien à dire : l’arc de Robin est solide, et il prépare un Robin plus costaud pour la suite. Catwoman devient suspecte, puis l’épisode règle la question assez vite (trop vite, presque). Et c’est là le problème général : les enjeux semblent bas. Le FBI, annoncé comme un caillou dans la chaussure, disparaît presque. Gordon ne paraît pas pressé. Personne ne suffoque. On a une pause, pas une montée. C’est agréable à lire, mais ça manque d’énergie.

Batman Le dernier Halloween 8 : Cloonan relance la machine, Arkham grince, et Gotham redevient Gotham

Après l’attente, cet épisode tombe bien : Becky Cloonan livre un Gotham atmosphérique, plein de gros plans, de regards, et de textures. Batman et Gordon entrent à Arkham, Robin est ailleurs, et la série respire enfin le vrai polar : deux hommes qui cherchent, qui interrogent, qui encaissent. Loeb s’amuse avec un médecin franchement creepy, rendu encore plus inquiétant par la mise en page. Et puis il y a un Pingouin dégoûtant (au sens littéral), humide, pâle, presque malade, que Dave Stewart colore comme un cadavre en costume. Double-Face revient, Grundy s’invite, et l’épisode creuse surtout la mythologie Wayne/Falcone, avec un passage récapitulatif bien écrit qui donne de l’épaisseur à la guerre des familles. Tout n’est pas payé tout de suite, mais ça avance vraiment. Et ça donne envie de tourner la page.

Batman Le dernier Halloween 9 : Chris Samnee en virtuose

Chris Samnee arrive et, franchement, ça se voit avec son sens de la composition et sa belle énergie. Certaines doubles pages sont pensées comme des mini-affiches, dont une plongée spectaculaire de Catwoman avec Batman qui donne le vertige. Et tant mieux, parce que l’épisode repose beaucoup sur Catwoman : son rôle, ses choix, ses liens avec les Falcone, et la façon dont Batman la regarde (avec méfiance, ou avec respect). L’épisode propose aussi une scène d’enquête Batman/Robin façon Les Experts, sympa et efficace. Mais le cœur du chapitre, c’est le feuilleton Falcone, et là… ça dépend de ta tolérance au soap mafieux. La grande révélation sur Catwoman paraît assez évidente, et le drame familial peut laisser froid. Beau, nerveux, parfois trop bavard côté mafia. Disons-le : Chris Samnee fait briller un épisode qui aurait pu être bien plus plat.

Batman Le dernier Halloween 10 : un final explosif

On y est. Matteo Scalera dessine un final de guerre, avec des armées, des fusils, des plans larges, et une lisibilité impressionnante malgré le chaos. Visuellement, c’est du cinéma grand spectacle. Robin a même droit à une allure de héros (moto incluse), et l’action ne faiblit jamais. La seconde moitié ralentit un peu pour laisser parler les personnages, et c’est là que l’épisode gagne ses meilleurs moments : Double-Face face à sa part d’Harvey, Catwoman contrainte de choisir son camp, et une conversation finale avec Batman qui apporte une vraie fermeture. Le souci, c’est l’encombrement : trop de vilains débarquent pour faire « coucou », au détriment du mystère. Le Pingouin, le Joker, tout le monde veut être sur la photo de classe. Jeph Loeb ajoute en plus une idée thématique sur Batman qui inspire les monstres, intéressante, mais un peu déconnectée du cœur de la saga qu’est Falcone. Résultat : un final très fun, très beau, mais légèrement étouffé.

Conclusion : une lettre d’amour imparfaite, mais souvent sacrément efficace

Au final, Batman Le dernier Halloween ressemble à une veillée funèbre qui refuse d’être triste tout du long. Jeph Loeb connaît ses personnages, ses motifs, ses obsessions, et il sait encore écrire Gotham comme une ville malade. Le choix des artistes, épisode par épisode, est un pari risqué, mais souvent gagnant : certains chapitres sont de vraies pièces de collection (Risso, Chiang, Sienkiewicz, Cloonan, Samnee, Scalera). Le mystère, lui, avance par à-coups, parfois trop chargé, parfois trop timide. Et la série souffre d’un défaut classique : elle veut tout conclure, tout rappeler et tout célébrer. Malgré ça, il y a une vraie émotion, surtout autour de Robin, de Gordon, et de ce Batman plus dur, plus hanté. Ce n’est pas Un Long Halloween. Mais c’est une dernière tournée honnête, parfois brillante, qui doit être lue avec désinvolture et sans de trop grosses attentes.

Batman : Le dernier Halloween est un comics publié en France par Urban Comics. Traduction : Jérôme Wicky. Il contient : Batman The Long Halloween Special #1 + Batman The Last Halloween #1-10




A propos Stéphane 811 Articles
Stéphane Le Troëdec est spécialiste des comics, traducteur et conférencier. En 2015, il s'occupe de la rubrique BD du Salon Littéraire. Ses autres hobbys sont le cinéma fantastique et les jeux. Enfin, et c'est le plus important : son chiffre porte-bonheur est le cinq, sa couleur préférée le bleu, et il n’aime pas les chats.