Minor Arcana : Jeff Lemire et le tarot comme miroir des blessures humaines

couverture de Minor Arcana tome 1
Theresa héroïne de Minor Arcana tome 1 aux éditions Delcourt tenant une carte de tarot dans un cabinet de voyante
Temps de lecture estimée : 4 min.

Avec Minor Arcana, Jeff Lemire signe un retour très remarqué au format de la série au long cours, cette fois chez Delcourt pour l’édition française. L’auteur canadien y assure scénario et dessin, épaulé par le coloriste Patricio Delpeche. Dès ce premier tome regroupant les épisodes 1 à 6, Minor Arcana affiche des ambitions claires. Comment raconter une histoire intime sans la diluer ? Comment redonner du poids à chaque épisode tout en construisant un récit global ? Et surtout, comment renouveler les thèmes chers à Lemire sans se répéter ? Autant de questions auxquelles cet album tente de répondre, avec une sincérité parfois désarmante.

Minor Arcana : un retour au pays qui fait mal

L’histoire de Minor Arcana s’ouvre sur Theresa, une femme cabossée, misanthrope et en rémission d’alcoolisme. Elle revient dans sa ville natale de Limberlost après avoir appris la maladie de sa mère, une voyante de pacotille avec laquelle elle entretient une relation toxique. Theresa pensait avoir fui ce passé pour de bon. Elle découvre pourtant que les dons psychiques familiaux pourraient être réels. Ce retour forcé agit comme un détonateur. Lemire pose rapidement les enjeux émotionnels et surnaturels, sans précipitation, en laissant l’atmosphère s’installer. Le décor, les silences et les non-dits comptent autant que les dialogues.

Une héroïne blessée

Theresa s’impose comme l’un des grands points forts de Minor Arcana. Jeff Lemire excelle dans l’écriture de personnages abîmés, mais il franchit ici un cap. Theresa n’est jamais idéalisée. Elle doute, elle échoue, elle blesse les autres. Pourtant, elle reste profondément humaine. Son rapport à l’alcool, à sa mère et à son passé évite le mélodrame facile. Chaque avancée semble gagnée de haute lutte. Lemire prend le temps de la rendre crédible, parfois même désagréable. Cette justesse émotionnelle donne au récit une force rare, qui ancre solidement le surnaturel dans le quotidien.

Minor Arcana et la magie du détail

Le fantastique de Minor Arcana se déploie avec une grande retenue. Pas d’explosion de pouvoirs ni de démonstration tapageuse. La magie s’infiltre par petites touches, souvent liées aux arcanes du tarot qui structurent l’imaginaire de la série. Lemire préfère suggérer plutôt que montrer. Cette approche crée une tension constante et nourrit la curiosité du lecteur. Chaque épisode apporte son lot de révélations, mais toujours à un rythme maîtrisé. Cette patience renforce l’impression de lire une œuvre pensée pour durer, où chaque élément compte réellement.

Une ville vivante au cœur de Minor Arcana

Limberlost n’est pas un simple décor. La ville devient un personnage à part entière de Minor Arcana. Les habitants, qu’il s’agisse de la mère de Theresa, de son grand-père ou de figures secondaires croisées au fil des épisodes, bénéficient d’un soin d’écriture remarquable. La mère de Theresa, en particulier, fascine autant qu’elle agace. Détestable et touchante, elle incarne à elle seule la complexité du récit. Lemire parvient à donner à chaque personnage une identité claire, sans jamais alourdir la narration.

Jeff Lemire au sommet de son art graphique

Visuellement, Minor Arcana impressionne par sa cohérence. Le dessin de Jeff Lemire, parfois jugé rugueux, trouve ici une forme de grâce. Les compositions de pages sont lisibles et expressives. Le travail de Patricio Delpeche sur la couleur joue un rôle essentiel. Les teintes froides dominent au départ, avant de s’ouvrir à des couleurs plus vives à mesure que la magie s’installe. Ce choix simple mais efficace accompagne l’évolution émotionnelle de Theresa.

Minor Arcana : une série feuilletonnante à l’ancienne

L’un des plaisirs majeurs de Minor Arcana réside dans sa structure. Chaque épisode raconte une histoire presque complète, tout en nourrissant un arc narratif plus large. Ce choix évoque les grandes séries Vertigo d’il y a vingt ans. Le lecteur savoure chaque chapitre sans avoir l’impression de lire une simple portion d’album. Cette densité rend le tome particulièrement satisfaisant. En revanche, certains lecteurs pourront trouver le rythme lent. Lemire privilégie l’émotion à l’action, ce qui demande une certaine implication.

Ce que Minor Arcana réussit… et ce qui pourrait déplaire

Minor Arcana réussit brillamment son pari émotionnel. L’ambiance, les personnages et la construction feuilletonnante séduisent immédiatement. En contrepartie, le récit reste très introspectif. Ceux qui attendent une intrigue spectaculaire ou un fantastique plus démonstratif pourraient rester sur leur faim. Ce choix assumé limite aussi l’accessibilité du titre à un public en quête de sensations fortes. Mais pour qui accepte cette proposition, l’expérience se révèle riche et durable.

Minor Arcana, une œuvre qui s’installe dans le temps

Avec ce premier tome, Minor Arcana s’impose comme l’une des œuvres les plus personnelles de Jeff Lemire. L’auteur prouve qu’il peut encore se renouveler tout en restant fidèle à ses obsessions. Ce volume pose des bases solides, tant sur le plan narratif que graphique. Il invite à s’engager sur la durée, avec la promesse d’un voyage émotionnel sincère et maîtrisé. Un album exigeant, parfois pas évident à prendre en main, mais profondément marquant, qui mérite toute l’attention des lecteurs de comics adultes. A noter que depuis quelques temps, Delcourt indique le nom du traducteur ou de la traductrice sur la 4e de couverture : très belle initiative !

Minor Arcana tome 1 est un comics publié en France par Delcourt. Sa traduction est d’ Anne Capuron. Il contient : Minor Arcana #1 à 6.




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