Devil Dinosaur n’est pas un comics comme les autres. Publiée à la fin des années 1970 et enfin rééditée aujourd’hui par Panini Comics, cette série réunit neuf épisodes totalement hors normes. À première vue, le concept paraît absurde. Un enfant préhistorique chevauche un T-Rex rouge vif. Pourtant, derrière cette prémisse presque naïve, Devil Dinosaur cache une œuvre bien plus dense. Jack Kirby y condense ses obsessions graphiques, ses thèmes favoris et sa vision très personnelle du médium. La question mérite donc d’être posée. Faut-il lire Devil Dinosaur aujourd’hui ? Est-ce une curiosité datée ou une pièce essentielle pour comprendre Kirby ? Et surtout, cette lecture tient-elle encore la route pour un lecteur adulte habitué aux comics modernes ?
Devil Dinosaur : un pitch volontairement primitif
L’intrigue de Devil Dinosaur se déroule dans une préhistoire fantasmée où humains primitifs, dinosaures et créatures improbables cohabitent. Moon-Boy, membre d’une tribu pacifique, le petit peuple, sauve un jeune tyrannosaure voué à mourir sous les coups d’une faction rivale. L’animal survit, mais son corps brûlé devient rouge écarlate. Ainsi naît Devil Dinosaur. Très vite, le récit pose ses bases. Une amitié indéfectible unit l’enfant et la bête. Ensemble, ils affrontent des menaces variées. Tribus hostiles, monstres géants, esclavagistes et forces inconnues s’enchaînent. Pourtant, Kirby ne cherche jamais le réalisme. En réalité, Devil Dinosaur assume une logique de conte brutal. Tout va vite. Les situations s’enchaînent sans psychologie appuyée. Mais cette simplicité sert un propos plus large.

Jack Kirby en roue libre créative
Avec Devil Dinosaur, Jack Kirby bénéficie d’une liberté presque totale. Cette autonomie se ressent à chaque page. Kirby ignore volontairement la continuité Marvel. Il raconte une histoire hors du temps, détachée de tout univers partagé. Cette approche déstabilise. Cependant, elle permet une explosion d’idées visuelles. Chaque épisode introduit un concept fort. Civilisations primitives opposées, technologies extraterrestres, failles temporelles ou réécritures bibliques coexistent sans aucun complexe. Kirby privilégie l’impact immédiat. Le lecteur doit ressentir, pas analyser. D’ailleurs, cette méthode donne parfois une impression de joyeux bazar. Certains récits semblent précipités. Pourtant, cette frénésie participe au charme du livre. Devil Dinosaur ressemble à un laboratoire narratif où Kirby teste sans retenue.

Une narration maladroite mais sincère
Le principal reproche adressé à Devil Dinosaur concerne son écriture. Les dialogues manquent souvent de naturel. Moon-Boy parle beaucoup. Trop, parfois. En l’absence de réponse verbale de son compagnon, il verbalise chaque émotion. Malheureusement, ces monologues ralentissent la lecture. De plus, certains enchaînements narratifs paraissent abrupts. Kirby saute d’une idée à l’autre sans transition. Pourtant, ce défaut cache une qualité. L’auteur écrit avec une sincérité désarmante. Il ne cherche pas à séduire un lectorat adulte sophistiqué. Il raconte une aventure brute, presque enfantine. Et, au final, cette naïveté assumée devient touchante. Malgré ses maladresses, Devil Dinosaur dégage une énergie rare dans les comics contemporains.

Devil Dinosaur : un sommet graphique de Kirby
Graphiquement, Devil Dinosaur impressionne encore. Kirby livre ici des planches puissantes, massives, souvent épurées. Les corps débordent des cases. Les décors respirent. Les doubles pages frappent fort. Encrées majoritairement par Mike Royer, ces pages bénéficient d’un trait net et nerveux. Chaque combat semble monumental. Chaque créature impose sa présence. Le rouge vif de Devil Dinosaur devient une signature visuelle. D’ailleurs, Kirby joue constamment avec l’échelle. Les humains sont minuscules, les monstres gigantesques, et les paysages écrasants. Tout concourt à créer un sentiment de grandeur. Même sans lire les textes, l’album se feuillette avec plaisir. Peu de dessinateurs ont su raconter autant par l’image seule.

Des thèmes ambitieux sous une aventure pulp
Sous ses airs de série jeunesse, Devil Dinosaur aborde des thèmes étonnamment riches. Kirby s’intéresse à la naissance des mythes. Il détourne le récit d’Adam et Ève. Il évoque la peur de l’inconnu. Il questionne le rapport entre technologie et domination. Les extraterrestres deviennent des dieux cruels. Les machines prennent des allures de démons. Ainsi, Kirby mélange science-fiction, mythologie et ésotérisme. Certes, tout n’est pas maîtrisé. Certains concepts arrivent puis disparaissent trop vite. Mais cette accumulation d’idées donne au récit une densité inattendue. Devil Dinosaur n’est pas qu’un délire visuel. C’est aussi une réflexion maladroite mais sincère sur l’origine des croyances humaines.

Une lecture clivante mais essentielle
Soyons honnêtes. Devil Dinosaur ne plaira pas à tout le monde. Les lecteurs sensibles aux dialogues fins resteront sur leur faim. Ceux qui aiment les intrigues complexes risquent de décrocher. Pourtant, ce comics mérite sa place dans toute bibliothèque consacrée à Kirby. Il résume ses forces et ses faiblesses. Une imagination débordante. Une narration parfois chaotique. Une puissance graphique inégalée. En revanche, pour qui accepte ses règles, Devil Dinosaur offre une expérience unique. C’est un comics libre, étrange, parfois maladroit, mais profondément habité.

Conclusion : Devil Dinosaur, un monument imparfait
Devil Dinosaur n’est pas un chef-d’œuvre consensuel. C’est un objet brut et excessif, parfois déroutant. Pourtant, il incarne parfaitement l’esprit de Jack Kirby. Il y a une créativité sans filtre, une narration instinctive. Devil Dinosaur réaffirme une foi totale dans la puissance de l’image. Aujourd’hui encore, cet album conserve une force singulière. Il rappelle qu’un comics peut être imparfait et essentiel à la fois. Au final, Devil Dinosaur s’adresse aux lecteurs curieux, prêts à accepter une aventure hors normes. Et pour ceux-là, le voyage vaut clairement le détour.

Devil Dinosaur est un comics publié en France par Panini Comics. Traduction : Laurence Belingard. Il contient : Devil Dinosaur #1-9.