Avec cette intégrale Captain America 1982-1983, Panini Comics nous replonge dans une période assez particulière de la série. Pas la plus glamour, et pas la plus citée non plus. Pourtant, elle mérite qu’on s’y arrête, car Captain America y traverse une drôle de zone grise. Steve Rogers doute, s’agace, se trompe, se replie parfois derrière ses grands principes, puis se prend la réalité en pleine poire.
L’album contient Captain America (1968) 270 à 280, Annual 6 et Marvel Fanfare (1982) 5. On y croise donc la petite amie de cap, Bernie Rosenthal, ses pote Arnie Roth et le Faucon, Vermine, Arnim Zola (!), le nouveau Baron Zemo et quelques papis de la Seconde Guerre mondiale. La grande question, au fond, reste simple : cette intégrale Captain America est-elle un bon millésime ? Oui, mais avec des réserves. Et quelques vilaines verrues bien visibles sur le costume.

J.M. DeMatteis cherche l’homme derrière le drapeau
Le grand intérêt de cette intégrale Captain America, c’est la manière dont J.M. DeMatteis refuse de traiter Steve Rogers comme une simple machine de combat. Il le regarde comme un homme coincé entre plusieurs époques. Steve aime Bernie Rosenthal, mais il ne sait pas vraiment comment avancer avec elle. Il veut être honnête, pourtant son identité secrète lui colle aux bottes comme une vieille dette morale.
Cette approche donne parfois de très bons moments. L’épisode avec Arnie Roth, ami d’enfance de Steve, fonctionne même étonnamment bien. Arnie vit avec Michael, présenté avec les pincettes habituelles de l’époque pour ne pas désigner leur homosexualité. Le texte ne dit jamais franchement qu’ils sont en couple, mais enfin, il faudrait vraiment lire l’épisode avec un bandeau sur les yeux. Marvel avance ici avec prudence, cependant l’intention reste forte. Et pour un comics de 1982, ce n’est pas rien.

Arnie Roth apporte une vraie humanité à la série
Arnie Roth n’est pas seulement « le personnage gay historique ». Il sert surtout à révéler quelque chose de Steve Rogers. Captain America découvre une relation sincère, fragile et menacée, sans jamais la juger, lui qui a été élevé à une autre époque. Et c’est précisément là que l’épisode touche juste. Steve peut être vieux jeu, mais il n’est pas fermé. Ça change des super-héros qui confondent morale et leçon de catéchisme sous stéroïdes.
La mort de Michael, plus tard dans l’arc avec Zemo et Primus, donne aussi à Arnie une scène terrible. Quand Steve commence à s’enfoncer dans son éternelle culpabilité, Arnie le recadre sèchement. Il lui rappelle que ce deuil n’appartient pas à Captain America. Il appartient à Arnie. Cette scène tape juste, car elle ose dire à Steve ce que beaucoup de lecteurs pensent parfois : arrête de transformer chaque drame en séance privée d’autoflagellation !

Bernie Rosenthal sort enfin du rôle de love interest
Bernie Rosenthal reste l’une des bonnes surprises de cette intégrale Captain America. Elle n’est pas seulement là pour attendre Steve à la maison avec un sourire inquiet. J.M. DeMatteis lui donne des pensées, des contradictions et une vraie présence. Elle s’inquiète, elle raisonne, elle observe. Surtout, elle finit par comprendre que Steve Rogers est Captain America. Ce n’est pas un twist cosmique, mais c’est un vrai basculement intime.
La révélation fonctionne parce qu’elle vient d’un comportement. Steve parle comme Captain America, pense comme Captain America. D’ailleurs, Bernie n’a presque pas besoin de preuve matérielle. Il suffit de l’écouter. C’est à la fois malin et un peu drôle. Quand votre identité secrète peut être grillée par votre façon de faire la morale, il est peut-être temps de revoir votre stratégie de discrétion.

Mike Zeck donne du muscle à une période très bavarde
Graphiquement, cette intégrale Captain America repose beaucoup sur Mike Zeck. Son dessin apporte une énergie évidente. Captain America a du poids, les combats restent lisibles, et les créatures de Zemo dégagent un malaise organique assez réjouissant. Vermine, notamment, fonctionne très bien sous son crayon. Ce rat humain sent la cave humide, la peur animale et le traumatisme mal digéré. Voici un perso qu’on retrouvera dans le classique La Dernière Chasse de Kraven, des mêmes artistes.
Cependant, tout n’est pas parfait. Mike Zeck peut parfois économiser les décors. Certaines poses semblent aussi un peu étranges, comme si les personnages avaient été surpris en pleine séance d’une gymnastique punitive. Mais l’ensemble reste solide. Surtout, son dessin garde une narration claire, ce qui n’est pas un détail dans une période où les bulles de pensée remplissent parfois les cases un peu trop.

Quand Captain America affronte les nazis avec trop de pincettes
L’arc autour des néonazis reste l’un des passages les plus intéressants, mais aussi l’un des plus agaçants de l’album. Voir une synagogue vandalisée, Bernie touchée dans son identité juive et Steve forcé de regarder l’antisémitisme en face donne un fond très fort. Pourtant, le traitement laisse parfois un drôle de goût. Dans un premier temps, Captain America défend tellement la liberté d’expression qu’il finit par sembler minimiser la menace.
Le problème n’est pas que Steve refuse la violence aveugle. Ça, on peut l’entendre. Le problème vient plutôt de cette tentation de renvoyer tout le monde dos à dos. Face à des néonazis, le discours paraît mou. Très mou. Trop mou. De fait, l’épisode devient fascinant malgré lui. Il montre un Captain America sincère, mais pas toujours lucide.

Baron Zemo revient, et l’album trouve enfin son moteur
Heureusement, l’arrivée du nouveau Baron Zemo relance franchement cette intégrale Captain America. Le fils du Baron Zemo reprend l’héritage familial, avec un costume modernisé et une rancune bien conservée. À ses côtés, Arnim Zola plane comme une menace de cauchemar biologique. Enfin, plutôt Primus, la créature de Zola qui emprunte l’apparence de son créateur. Oui, c’est tordu. Mais chez Marvel, dès qu’Arnim Zola entre dans une pièce, il faut accepter que la logique vrille.
Cet arc fonctionne parce qu’il mélange drame intime et science folle. Arnie Roth et Michael deviennent des pions monstrueux. Vermine sert de bombe vivante. Bernie se retrouve prise dans un trouble jeu d’identité avec Primus. Tout pourrait sombrer dans le grand n’importe quoi. Pourtant, l’ensemble tient grâce à l’intensité émotionnelle. Derrière les monstres, J.M. DeMatteis parle surtout de solitude, de manipulation et d’héritage toxique.

Les épisodes de remplissage font retomber la pression
Tout n’a malheureusement pas la même tenue. Les épisodes signés David Anthony Kraft ressemblent davantage à des pauses imposées. L’intrigue dans le milieu du catch amuse sur le papier, surtout avec Bernie un peu trop fan de catch professionnel. Mais l’épisode manque de naturel. Captain America y devient raide, et Bernie semble bouleversée par un catcheur que le lecteur vient à peine de rencontrer sans comprendre trop pourquoi.
Le diptyque avec les Howling Commandos possède plus d’intérêt historique. Il revient sur le Baron Strucker, les LMD et le passé de Nick Fury. Il permet aussi de revoir les anciens compagnons de guerre, avec Dum Dum Dugan, Gabe Jones et quelques survivants de cette mythologie militaire. La mort de « Happy Sam » Sawyer apporte une conséquence lourde. Malgré tout, ces épisodes sentent le rangement de placard éditorial. Tout les vieux dossiers ressortent, mais l’émotion reste inégale.
Le Faucon méritait mieux que le retour de Snap Wilson
La sous-intrigue consacrée à Sam Wilson avait un potentiel énorme. Voir Le Faucon envisager une carrière politique aurait pu ouvrir une voie passionnante. Un super-héros noir, ancré dans son quartier, tenté par le Congrès : il y avait là une vraie idée. Malheureusement, la série ravive le vieux dossier « Snap Wilson », l’une des casseroles les plus embarrassantes attachées au personnage.
Ce choix affaiblit Sam au lieu de l’agrandir. Au lieu de le pousser vers une nouvelle responsabilité, l’histoire le ramène vers une crise identitaire mal fichue. C’est frustrant, car la période montre par ailleurs une envie réelle de parler de société. Cependant, Sam Wilson reste traité comme un personnage empêché. On sent presque les scénaristes reculer au moment où il pourrait vraiment changer de statut. Dommage, car l’idée de départ avait du jus.

L’Annual 6 amuse, mais sent la continuité sous perfusion
Le Captain America Annual 6 propose un concept très Marvel : réunir plusieurs Captain America venus de différentes époques. Steve Rogers, l’ancien Spirit of ’76, l’ancien Patriot et le Captain America paranoïaque des années 1950 se retrouvent embarqués dans une aventure cosmique liée au Contemplateur. Sur le papier, c’est le genre d’idée qui fait sourire les lecteurs amateurs de continuité tordue.
Dans les faits, l’épisode reste surtout une curiosité. Il éclaire certains remplaçants de Captain America, évoque les Doyens de l’Univers et installe un proto-esprit de « Captain America Corps ». Mais il rappelle aussi à quel point Marvel aime parfois compliquer les choses pour justifier de vieux récits. Le Captain America raciste des années 1950 marque davantage les esprits, car le scénario ne prend pas de gants. En revanche, le reste demeure assez mécanique.
Une intégrale Captain America imparfaite, mais vraiment intéressante
Au final, cette intégrale Captain America 1982-1983 n’est pas un chef-d’œuvre caché. Elle contient des longueurs, des épisodes de transition et quelques choix discutables. Pourtant, elle reste beaucoup plus intéressante qu’un simple albuml patrimonial. J.M. DeMatteis y pousse Steve Rogers dans des zones inconfortables. Mike Zeck donne au titre une identité visuelle solide. Et plusieurs moments laissent une vraie trace.
Le meilleur de l’album se trouve dans les failles. Steve Rogers se trompe. Bernie Rosenthal gagne en épaisseur. Arnie Roth bouleverse l’équilibre émotionnel de la série. Le nouveau Baron Zemo s’installe comme menace durable. Cette intégrale Captain America vaut donc surtout pour ce qu’elle révèle du personnage : derrière le symbole, il y a un homme sincère, parfois courageux, parfois crispant. Bref, un héros Marvel. Donc un type qui avance, mais rarement sur des œufs.

L’intégrale Captain America 1982-1983 est un comics publié en France par Panini Comics. il contient : Captain America (1968) 270-280 et Annual 6 et Marvel Fanfare (1982) 5