Battle Beast : un spin-off d’Invincible brutal, drôle et furieusement efficace

Battle Beast Fauve de combat Invincible
Temps de lecture estimée : 6 min.

Battle Beast avait déjà tout pour devenir le chouchou un peu gênant des lecteurs d’Invincible. Une gueule impossible à rater, un sens de la diplomatie proche du zéro absolu, et surtout une obsession très simple : trouver enfin quelqu’un capable de le tuer. Avec cet album qui réunit les six premiers épisodes de la série, Robert Kirkman, Ryan Ottley et Annalisa Leoni ne se contentent pas de remettre la machine en route. Ils prennent un personnage secondaire adoré, lui collent les clés d’un vaisseau spatial, puis l’envoient traverser l’espace pour transformer chaque escale en bain de sang. La grande question est donc la suivante : Battle Beast est-il un simple produit dérivé pour fans d’Invincible en manque, ou un vrai bon comics capable d’exister par lui-même ? Et tant qu’on y est, est-ce que ce déluge de tripes raconte vraiment quelque chose, au-delà du plaisir très primaire de voir un lion bodybuildé arracher des membres à mains nues ?

Battle Beast repose sur une idée simple, mais terriblement efficace

Le point de départ de Battle Beast a quelque chose de presque idiot dans sa simplicité. Le Fauve de combat cherche un adversaire digne de lui. Voilà. Sur le papier, cela pourrait tenir sur un post-it. Pourtant, Robert Kirkman comprend très bien ce qu’il tient entre les mains. Il ne fait pas de son héros un guerrier noble ou un anti-héros mélancolique au rabais. Il en fait une machine de guerre fatiguée, un monstre qui avance parce qu’il ne sait faire que ça, et qui espère qu’au bout du chemin quelqu’un finira enfin par l’abattre. De fait, cette motivation donne au récit une vraie colonne vertébrale. Chaque détour, chaque combat, chaque massacre nourrit cette quête absurde et tragique. Et franchement, ça marche. Car derrière l’avalanche de barbaque, Robert Kirkman injecte juste assez de désespoir pour éviter que la série ne tourne au simple concours de démembrement.

Battle Beast élargit l’univers d’Invincible avec une vraie ambiance de space opera

Ce qui surprend assez vite, c’est que Battle Beast ne ressemble pas tout à fait à Invincible. On reste bien dans le même univers, évidemment, mais Robert Kirkman déplace le projecteur. Exit, pour un temps, les super-héros en collants qui se cognent dessus en haut des gratte-ciel. Ici, on voyage de planète en planète, on croise des marchés galactiques, des arènes sanglantes, des flottes spatiales suicidaires et même une bonne vieille sorcière sortie d’un registre presque fantasy. Dit comme ça, on pourrait craindre le grand fourre-tout. En réalité, le mélange fonctionne étonnamment bien. Battle Beast donne ainsi l’impression que l’univers d’Invincible est bien plus vaste, plus étrange et plus vivant qu’on ne l’avait imaginé. Et ça, ce n’est pas rien. Un spin-off qui agrandit réellement son monde au lieu de juste en gratter les bords, c’est déjà une petite victoire.

Robert Kirkman trouve le bon ton entre humour noir, tragédie et brutalité

Le vrai plaisir de lecture vient sans doute de là. Robert Kirkman refuse de jouer la série au premier degré total. Heureusement, d’ailleurs. Avec un personnage pareil, on aurait vite pu sombrer dans la pose virile un peu pénible. À la place, le scénariste glisse un humour noir très sec, presque désinvolte, qui fait souvent mouche. La relation entre le Fauve de combat et l’ordinateur de bord de son vaisseau apporte par exemple une bonne partie du sel de l’album. L’un veut mourir, l’autre aimerait beaucoup l’aider à atteindre cet objectif, et leurs échanges ont ce petit mordant sarcastique qui évite à l’ensemble de se prendre trop au sérieux. Cependant, Kirkman ne se limite pas à la vanne bien sentie. Plus l’album avance, plus il laisse apparaître une dimension triste chez son héros, mais aussi chez ses compagnons de route. Le prince rescapé Salaka, en particulier, gagne une vraie épaisseur. On comprend alors que Battle Beast ne parle pas seulement d’un guerrier qui casse des crânes. Le comics parle aussi de survivants fracassés qui avancent comme ils peuvent.

Ryan Ottley fait de Battle Beast une orgie visuelle totalement assumée

Bon, soyons honnêtes deux secondes : si vous ouvrez Battle Beast, c’est aussi pour voir Ryan Ottley se lâcher comme un damné. Et là-dessus, aucune arnaque ! Le dessinateur livre un festival de violence graphique qui ferait passer certains Mortal Kombat pour des spectacles pour enfants sages. Des têtes arrachées, des chairs déchirées, des entrailles répandues, des mâchoires qui servent d’armes blanches improvisées : tout y passe. Pourtant, le plus impressionnant n’est pas seulement la quantité de gore. C’est la lisibilité de l’action. Ryan Ottley découpe ses scènes de combat avec une efficacité redoutable. On comprend toujours où l’on est, qui frappe, qui tombe, qui se fait réduire en steak tartare. Et surtout, il peuple l’album d’une galerie de créatures vraiment réjouissante. Extra-terrestres massifs, monstres difformes, faune impossible, sorcellerie déviante : le bonhomme s’amuse, et ça se voit sur chaque page !

Annalisa Leoni donne à Battle Beast son identité visuelle la plus forte

On pourrait presque passer à côté tant Ryan Ottley occupe la devanture, mais Annalisa Leoni fait un boulot essentiel sur Battle Beast. Sans elle, la série serait déjà spectaculaire. Avec elle, elle devient carrément habitée. Ses couleurs sculptent les atmosphères et permettent à l’album de passer sans heurt du space opera clinquant à la fantasy vénéneuse, puis du carnage rouge vif à des décors presque hypnotiques. Les planètes ont une vraie personnalité, les forêts alien paraissent à la fois superbes et malsaines, et le contraste entre la fourrure blanche de Battle Beast et les décors saturés fonctionne à merveille. D’ailleurs, Annalisa Leoni réussit quelque chose d’assez malin : elle rend le gore encore plus voyant sans jamais faire sombrer la page dans la bouillie illisible. Oui, il y a du sang partout. Mais il y a aussi une vraie science de la couleur derrière cette boucherie interstellaire.

Battle Beast souffre parfois d’un léger déséquilibre dans son rythme

Tout n’est pas parfait pour autant. Battle Beast avance parfois de manière un peu heurtée. Certains passages donnent l’impression que Robert Kirkman brûle une idée un peu vite pour filer vers la suivante. Les arènes, par exemple, avaient un potentiel énorme et on aurait volontiers pris plusieurs pages de plus dans cette ambiance de tournoi barbare sous stéroïdes. À l’inverse, d’autres segments ralentissent davantage, notamment lorsque l’album s’autorise un détour plus contemplatif sur la planète de Salaka. Ce n’est pas mauvais, loin de là. Mais on sent parfois la série hésiter entre le récit de voyage, la montée en puissance dramatique et la succession de morceaux de bravoure. Malgré tout, ce déséquilibre reste assez mineur. Car même dans ses moments plus lents, Battle Beast continue d’élargir son univers et de nourrir ses personnages. Disons simplement que l’album n’a pas encore totalement trouvé son régime de croisière. Il bourrine très bien, mais il cherche encore par moments sa vitesse idéale.

Battle Beast est un très bon spin-off, et surtout un vrai bon comics de baston tragique

Au final, Battle Beast réussit largement son coup. L’album donne exactement ce qu’il promet : de la violence, du spectacle, des créatures grotesques, un héros habité par une pulsion de mort et un univers qui s’ouvre à de nouvelles tonalités. Mais il offre aussi mieux que ça. Robert Kirkman évite le piège du simple défouloir en donnant un fond mélancolique à son personnage principal. Ryan Ottley, lui, rappelle à quel point il reste un immense raconteur en images dès qu’il s’agit de faire exploser des corps avec panache. Et Annalisa Leoni apporte à l’ensemble une vraie richesse visuelle. Donc oui, Battle Beast est d’abord une lecture pour ceux qui aiment quand ça gicle sur les murs. Mais c’est aussi un spin-off qui comprend très bien pourquoi ce personnage fascine autant. Et franchement, voir un monstre cosmique dépressif chercher la mort en laissant derrière lui une traînée de cadavres, c’est quand même une proposition de lecture assez difficile à refuser. Et cerise sur le gâteau, les liens avec Invincible sont si légers que Battle Beast est parfaitement accessible aux nouveaux lecteurs. Pourquoi se priver ?

Battle Beast, tome 1 est un comics publié en France par Delcourt. Traduction : Edmond Tourriol. Il contient : Invincible Universe : Battle Beast #1-6.




A propos Stéphane 842 Articles
Stéphane Le Troëdec est spécialiste des comics, traducteur et conférencier. En 2015, il s'occupe de la rubrique BD du Salon Littéraire. Ses autres hobbys sont le cinéma fantastique et les jeux. Enfin, et c'est le plus important : son chiffre porte-bonheur est le cinq, sa couleur préférée le bleu, et il n’aime pas les chats.