Y a-t-il trop de politique dans les comics ? [En vert et contre tous n°9]

(image © Marvel Comics, DC Comics)

Depuis quelques temps, se développe une thèse selon laquelle les comics sont devenus trop politisés, avec des auteurs libéraux trop orientés et qui n’hésitent pas à faire passer leurs idées au détriment de l’histoire. Or, à bien y regarder, cela a toujours été le cas !
■ par Doop

 

Une conscience politique exacerbée depuis des mois

On ne peut nier que l’élection de Donald Trump a réveillé chez pas mal d’américains une conscience politique, souvent poussée à l’extrême d’un côté comme de l’autre. Notre époque faite de réseaux sociaux ne survivant que grâce à des « clashs » a malheureusement amplifié ces phénomènes et a radicalisé une petite partie des lecteurs (heureusement, une grande majorité s’en fout encore). Ces derniers, croyant la parole libérée, se permettent donc de juger, de critiquer, d’ostraciser sous prétexte que certains points de vue ne correspondent pas à leur opinion. Le souci, c’est que ces débats souvent sans fin et sans intérêt servent la soupe à quelques individus (de tous bords) qui en profitent pour distiller leurs idées souvent nauséabondes et quasiment toujours à l’encontre de l’idéal de liberté qu’ils prétendent défendre avant tout (le Comics Gate est le dernier exemple en date). Et c’est le seul problème finalement, car les comics politisés dans les revues mainstream ont toujours existé. Prétendre que c’est un fait actuel est une grave erreur ainsi qu’une méconnaissance totale de ce medium finalement.

 

Dans Action Comics 1, Superman vient en aide à une femme agressée par son mari (image © DC Comics)

 

Superman, un héros social et politique

Dès son 1er numéro, Superman mettait un politicien véreux en prison, sauvait une femme de la peine de mort, mettait une rouste à un mari violent et s’en prenait à un patron qui traitait ses ouvriers comme des esclaves. Joe Siegel et Jerry Shuster avaient-ils réellement un message à faire passer ? Peut-être pas aussi ouvertement. Mais dans un pays qui venait de sortir de la pire crise financière de tous les temps, la recherche d’un idéal de justice et d’égalité n’est pas anodin. Il faut le voir comme la protection des minorités de l’époque (les pauvres, les femmes, les juifs) contre ceux qui ont le pouvoir. Certes, le message a été rapidement abandonné lorsque Superman a commencé à connaitre le succès et qu’il a fallu l’adapter aux jeunes lecteurs. On rappelle par exemple que Harry Donenfeld, le directeur de National Comics (futur DC) ne souhaitait pas, au grand dam de Joe Siegel, que Superman prenne position sur la guerre à venir. Harry Donenfeld ne voulait pas s’aliéner le lectorat allemand et pro-Hitler qui vivait à l’époque aux États-Unis. En revanche, dès l’attaque de Pearl Harbour, Superman et ses amis sont partis en guerre contre les nazis et les japonais. Si ce n’est pas politique, je ne vois pas ce que c’est !

 

En 1972, Wonder Woman fait la couverture du 1er numéro de Ms Magazine (image © DC Comics)

 

Wonder Woman, un étendard féministe et écolo ?

Quatre ans plus tard, William Moulton Marston vend Wonder Woman aux pontes de DC Comics comme une représentante de la supériorité de la femme sur l’homme. C’est quand-même un message social extrêmement fort, qui a fait de cette héroïne un porte-étendard féministe à partir des années 60 (et la couverture de Ms. magazine). D’ailleurs, pour ceux qui penseraient que c’est la seule époque où Wonder Woman a parlé de politique, je vous renvoie au 1er run de Greg Rucka sur la princesse amazone. Cette dernière est alors ambassadrice de Themiscyra et a tout un pool d’assistants autour d’elle, ce qui fait ressembler la série plus à Spin City qu’à Justice League. Je me rappelle d’un épisode poignant où cette dernière empêche Flash d’éteindre un feu de forêt et lui intimant l’ordre de laisser faire la nature.

 

(image © Marvel Comics)

 

Quand le maire de New York intervient pour protéger Marvel de certains groupes nazis

Est-il véritablement indispensable de rappeler que dès sa 1re couverture Captain America envoyait un crochet du droit à Adolf Hitler ? On rappellera que c’est l’intervention du maire de New York de l’époque, Morello LaGuardia, qui a calmé les choses entre le staff de Marvel (Timely) et certains mouvements pro-hitlériens, comme le Nazi German American Band. Ces derniers avaient en effet été tournés en ridicule dans le numéro 5 de Captain America et n’arrêtaient pas d’envoyer des menaces de haine aux artistes et éditeurs de Marvel, en majorité juifs. Lors d’une conférence publique, celui-ci promet à la firme une protection contre d’éventuelles représailles, ce qui aura le mérite de faire grimper les ventes du magazine. Les fameux « haters » n’ont pas attendu Facebook pour exister !

 

(image © DC Comics)

 

À chaque décennie son mouvement

Faire l’historique des comics mainstream politisés ou à message serait bien trop long. On pourra citer en vrac les histoires de Steve Gerber dans les années 70 dans Howard The Duck, la série certainement la plus « borderline » de l’univers Marvel ou bien encore les récits très sociétaux de Denny O’Neil dans Green Lantern/Green Arrow. Même Stan Lee n’arrêtait pas de faire passer des messages politiques dans ses revues, comme un assistant éditeur noir (Robbie Robertson) ou bien des épisodes centrés sur la drogue. Dans les années 80, c’est Frank Miller qui prend le relais avec son Dark Knight Returns, comic-book nettement plus politique que ce que l’on peut penser au 1er abord ou dans son Martha Washington, qui lui permet déjà de développer ses idées très droitières. Au même moment, Mark Gruenwald transforme Ronald Reagan en serpent dans les pages de Captain America. Il faut dire que ce dernier avait déjà abandonné son costume lors de l’affaire du Watergate sous la plume du très engagé Steve Englehart. Arriveront ensuite les Warren Ellis ou autres Joe Kelly qui enverront dans les pages de Superman ou de The Authority des messages éminemment politisés sur la loi du talion et le rôle du surhomme. Encore une fois, la liste est trop longue pour tout citer. Allez, les X-Men de Chris Claremont comme représentants des minorités opprimées, ça vous dit quelque chose ?

 

(image © Marvel Comics)

 

Entertainment ou message ?

Moi ce que j’aime dans les comics, c’est qu’au-delà de l’aspect purement récréatif, indispensable, ce dernier puisse aussi nous glisser des points de vue. Car si tout n’était fait que pour divertir le lecteur, quel intérêt y aurait-il à embaucher un auteur particulier ? C’est d’ailleurs un peu le problème des comics d’aujourd’hui. À mon sens, les comics sont nettement moins politisés et beaucoup plus aseptisés que leurs prédécesseurs, qui osaient parfois pousser le bouchon assez loin au nez et à la barbe des éditeurs. Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur le sujet, je leur conseille le livre Super-Héros, une histoire politique de William Blanc, à paraître fin octobre 2018. ■




A propos Doop 97 Articles
Doop lit des comics depuis une quarantaine d'années. Modérateur sur Buzzcomics depuis plus de 15 ans, il a écrit pour ce forum (avec la participation de Poulet, sa minette tigrée et capricieuse) un bon millier de critiques et une centaine d'articles très très longs qui peuvent aller de « Promethea » à « Heroes Reborn ». Il a développé une affection particulière pour les auteurs Vertigo des années 90, notamment Peter Milligan et Neil Gaiman.