Retour à la case départ : l’époque des franchises [En Vert et Contre Tous n°18]

L’industrie des comics a toujours fonctionné par cycles. Comme tout média qui se respecte, les différentes compagnies se sont souvent inspirées de ce qui fonctionnait chez les autres pour augmenter leur chiffre d’affaires ou leur lectorat. Mais cette entreprise a évolué : au fil des décennies, on a pu constater que tel ou tel aspect des comics a été plutôt mis en avant par rapport à tel autre, comme le dessin, le scénariste, le personnage. Tout cela s’est accéléré au fil des ans pour en arriver aujourd’hui à de grosses franchises qui ont peut-être pris le pas sur tout le reste.
■ par Doop

 

 

Des débuts iconiques

Les auteurs de comics n’ont, jusque dans les années 60, quasiment jamais eu de reconnaissance par le grand public. Considérés comme de simples ouvriers à la chaîne dans les grandes compagnies (exception faite d’éditeurs comme Lev Gleason ou Quality), ils se contentaient de fournir des histoires ou des planches à des éditeurs à des prix dérisoires Leurs noms n’apparaissaient pas sur les histoires, on ne savait pas qui dessinait, qui scénarisait et seul le personnage était mis en avant. Jusqu’à l’arrivée de Marvel, on s’est très peu intéressé aux auteurs mais aussi à la vie privée des héros, qui vivaient des aventures souvent déconnectées d’un mois sur l’autre et dont on se moquait totalement de l’alter ego. C’est l’époque où l’aspect iconique des personnages prenait le pas sur le reste, principalement pour pouvoir attirer le jeune lecteur. Je fais bien référence ici aux compagnies mainstream telles que DC ou Fawcett. On ne voulait pas lire les histoires de Joe Siegel ou les dessins de Curt Swan, on voulait lire du Superman.

 

(image © DC Comics)

 

Un aspect sociétal

Cet aspect a changé lorsque Stan Lee a mis en place toute une technique de valorisation des auteurs chez Marvel à la fin des années 50. Alors que de nombreuses voix se sont élevées à sa mort pour contester sa légitimité, il faut reconnaitre que c’est lui qui a mis en avant les scénaristes, dessinateurs, coloristes et même les assistants au sein de ses fameux « bullpens bulletins ». Quoiqu’on en dise et même si cela a été aussi très opportuniste, c’est bien Stan Lee qui a fait pencher la balance du côté des créateurs, délaissant aussi l’aspect iconique des personnages pour orienter le récit vers le réel et les problèmes de tous les jours. Si les personnages restaient très importants, leurs alter-egos le sont devenus tout autant. Les comics grand public sont ainsi entrés dans leur phase adolescente en insérant dans leurs histoires des thématiques sociétales. Cette phase a duré bon an mal an jusque dans les années 80, renforcée par l’arrivée d’auteurs beaucoup plus engagés que leurs prédécesseurs, comme Steve Gerber ou encore Steve Englehart. Plusieurs comics produits à l’époque ne pourraient certainement plus voir le jour (je pense à Howard et Beverly dans leur baignoire). C’est aussi la grande époque des séries de groupe au style soap opéra comme Uncanny X-Men ou Teen Titans, cette dernière série étant à mon goût beaucoup plus mature que sa rivale de Marvel.

 

(image © Image Comics)

 

Les années 80 et 90 : le « grim and gritty »

L’arrivée de Dark Knight Retruns et Watchmen au milieu des années 80 a totalement changé la donne. Les comics ont pour un temps délaissé le côté populaire et bon enfant pur devenir aux yeux du plus grand nombre de véritables œuvres d’art. Mais les deux récits ont eu aussi beaucoup de conséquences néfastes. Certains lecteurs et éditeurs n’ont retenu que l’aspect sombre et violent des histoires, qui sont nettement plus ambitieuses que ça. Il y a eu une véritable confusion entre l’aspect adulte et l’aspect violent, beaucoup plus facile à vendre et qui plaisait, comme dans les années 50, beaucoup plus aux lecteurs. C’est à partir de ce moment que l’on a connu l’époque des mâchoires serrées, des musculatures improbables et des armes à gogo. C’est à ce moment qu’on a donné tout le pouvoir aux dessinateurs, qui ont même crée leur propre compagnie, Image. Cette époque est souvent vue comme l’une des pires niveau comics et pourtant, si l’on arrive à faire abstraction des dessins parfois ignobles, certaines séries Image sont à la relecture pourtant beaucoup plus intéressantes que du mainstream actuel (deux exemples : les premiers numéros de Stormwatch ou WildCATS). Mais cet afflux massif de lecteurs et une certaine légèreté chez les éditeurs ont abouti à l’une des pires crises chez les grandes compagnies. Poussés par une branche Vertigo menée par des scénaristes excellents, ces derniers ont petit à petit repris le pouvoir.

 

 

 

Les années 2000 : les scénaristes rois

Ne nous méprenons pas, si certains dessinateurs restaient encore des têtes d’affiche, les années 2000 ont vu le retour en force d’histoires cohérentes, menées par des scénaristes devenus de véritables architectes de leur univers. Kurt Busiek, Mark Waid, Brian Bendis, Geoff Johns, Matt Fraction, Ed Brubaker sont parfois devenus des arguments de vente plus pertinents que leurs propres séries (on achetait le nouveau titre de Bendis sans trop savoir ce que c’était). Je suis un grand nostalgique de la période Jemas et de la période Kelly/Casey/Loeb sur Superman. A mon sens tout était réuni : intrigues au long cours, structure et direction. Pourtant, l’arrivée de nouveaux médias comme les jeux videos ou les mangas ont fait chuter de manière drastique le nombre de lecteurs. Mais deux éléments ont maintenu l’industrie en vie : les crossovers ininterrompus et le succès des films. De fait, ce sont d’abord les éditeurs qui ont repris le pouvoir en imposant à leurs scénaristes des contraintes terribles pour que leurs séries soient associées au crossover du moment.
Le succès phénoménal des films ainsi que le rachat de Marvel par Disney a totalement stérilisé la créativité. Les personnages et les franchises sont redevenues la principale inquiétude des éditeurs, qui brident à mon sens beaucoup l’inventivité de leurs auteurs. Ces derniers sont devenus des dialoguistes jetables, exécutant sans réelle conviction (et/ou) talent les idées imposées par tel ou tel film à succès. Alors bien sûr, tout n’est pas encore à jeter, on retrouve parfois cette petite étincelle dans des récits chez Marvel ou DC, mais il faut quand même chercher beaucoup. Et ce n’est en tout cas pas au sein des grosses franchises comme les X-Men ou les Avengers. On est donc presque revenus à la case départ. Vivement un nouveau cycle. ■




A propos Doop 179 Articles
Doop lit des comics depuis une quarantaine d'années. Modérateur sur Buzzcomics depuis plus de 15 ans, il a écrit pour ce forum (avec la participation de Poulet, sa minette tigrée et capricieuse) un bon millier de critiques et une centaine d'articles très très longs qui peuvent aller de « Promethea » à « Heroes Reborn ». Il a développé une affection particulière pour les auteurs Vertigo des années 90, notamment Peter Milligan et Neil Gaiman.