« À la dérive » de Bryan Lee O’Malley : errer pour mieux se trouver

À la dérive
Temps de lecture estimée : 4 min.

Publié chez Hi Comics, À la dérive (Lost at Sea en VO) marque les débuts en bande dessinée de Bryan Lee O’Malley, bien avant l’explosion de son Scott Pilgrim. Contrairement aux extravagances de ce dernier, À la dérive cache une proposition intime et parfois clivante. De quoi parle vraiment cet album ? Pourquoi ce récit touche certains lecteurs et en laisse d’autres sur le bas-côté ? Et comment lire aujourd’hui ce road trip adolescent teinté de mélancolie ? C’est à ces questions que cette critique tente de répondre, en prenant le temps de revenir sur le fond, la forme et les choix narratifs de l’auteur.

À la dérive comme récit de passage à l’âge adulte

Au cœur de À la dérive, il y a Raleigh, dix-huit ans, coincée entre l’adolescence et l’âge adulte. Le point de départ est volontairement banal, presque anodin. Un voyage raté, une rencontre fortuite, une voiture partagée avec trois connaissances de lycée plus que de véritables amis. Bryan Lee O’Malley utilise ce dispositif simple pour parler de solitude, de désorientation et de ce moment précis où l’on ne sait plus très bien qui l’on est. Le récit avance lentement, sans urgence apparente, comme si le temps devait s’étirer pour permettre à Raleigh de se regarder en face. Cette errance géographique devient alors une errance intérieure, et c’est là que À la dérive trouve sa vraie force.

Une héroïne fragile, parfois déroutante

Raleigh n’est pas une héroïne facile à aimer. Elle se replie sur elle-même, se complaît parfois dans une forme d’auto-apitoiement, et verbalise beaucoup ses doutes. Cette introspection constante peut toucher juste, mais elle frôle aussi par moments la saturation. Bryan Lee O’Malley cherche à capter une voix adolescente crédible, maladroite, excessive. Pour certains lecteurs, cette sincérité sonnera vrai. Pour d’autres, elle deviendra pesante. À la dérive assume ce parti pris jusqu’au bout, quitte à perdre en route ceux qui attendent une évolution plus nette ou un regard plus distancié sur les tourments de Raleigh.

Le fantastique discret comme métaphore

L’idée la plus marquante de À la dérive reste sans doute cette histoire d’âme perdue, volée et enfermée dans un chat. Le concept est absurde, presque enfantin, mais il fonctionne comme une métaphore. Raleigh ne se sent pas complète, elle se vit comme déconnectée d’elle-même. Les chats, omniprésents, deviennent alors les témoins silencieux de ce malaise diffus. Bryan Lee O’Malley ne cherche jamais à rationaliser ce fantastique. Il l’utilise comme un langage émotionnel, un prolongement de l’état d’esprit de son personnage. Cette approche poétique plaira à ceux qui acceptent de lire entre les lignes, moins à ceux qui attendent des réponses claires.

Un road trip en demi-teinte

La structure de À la dérive repose sur un trajet, mais le mouvement est souvent plus théorique que réel. Les pages s’enchaînent entre discussions décousues, silences, pauses dans des motels ou des diners. Il ne se passe pas grand-chose, et c’est parfois volontairement frustrant. Cette absence d’action renforce l’impression de stagnation ressentie par Raleigh. En revanche, les personnages secondaires restent trop esquissés. Ian, Dave et Stephanie apportent une respiration bienvenue, mais ils manquent d’épaisseur. On aurait aimé passer plus de temps avec eux, tant ils incarnent une autre façon d’avancer malgré l’incertitude.

Un style graphique déjà très affirmé

Graphiquement, À la dérive porte déjà la signature de Bryan Lee O’Malley. Un bleu et blanc relevé par des teintes saumon, des compositions aérées, un sens du rythme très maîtrisé. Les grandes cases laissent respirer les émotions, et le dessin capte avec justesse les attitudes, les silences, les regards perdus. On reconnaît sans peine les bases de ce qui fera le charme de Scott Pilgrim, même si le ton est ici plus grave, plus retenu. Le dessin soutient parfaitement l’ambiance introspective du récit, sans jamais chercher à la surligner.

Une conclusion qui divise

La fin de À la dérive est probablement l’élément le plus discuté de l’album. La révélation attendue arrive, mais elle refuse le spectaculaire. Certains lecteurs y verront une conclusion douce-amère, cohérente avec le propos. D’autres resteront sur leur faim, estimant que le récit promettait plus qu’il ne donne. Bryan Lee O’Malley choisit la suggestion plutôt que l’explication, laissant chacun projeter sa propre expérience dans celle de Raleigh. Ce choix audacieux explique sans doute pourquoi À la dérive continue de susciter des réactions contrastées.

À la dérive, un album imparfait mais sincère

À la dérive n’est pas un album universel. Il est lent, introspectif, parfois répétitif. Pourtant, il dégage une sincérité rare et une justesse émotionnelle qui peuvent marquer durablement. Pour qui accepte de se laisser porter par son rythme et ses silences, le livre offre un miroir troublant de ces années où l’on avance sans boussole. Même si tout ne fonctionne pas, l’ensemble reste touchant, et rappelle que Bryan Lee O’Malley avait, dès ses débuts, une voix singulière. Un récit fragile, à l’image de son héroïne, qui mérite d’être redécouvert.

À la dérive est un comics publié en France par Hi Comics. Il contient : Lost at Sea: Tenth Anniversary Edition.




A propos Stéphane 804 Articles
Stéphane Le Troëdec est spécialiste des comics, traducteur et conférencier. En 2015, il s'occupe de la rubrique BD du Salon Littéraire. Ses autres hobbys sont le cinéma fantastique et les jeux. Enfin, et c'est le plus important : son chiffre porte-bonheur est le cinq, sa couleur préférée le bleu, et il n’aime pas les chats.