The Night Season

The Night Season, écrit par Jeffrey Moeller en 2016, donne franchement l’impression que David Lynch a écrit pour L’Appel de Cthulhu ! Alléchant ? Attendez un peu… Le point de départ paraît presque inoffensif. On y suit une femme recluse, noyée dans son petit monde intérieur, nourri de films et de séries télé. Sauf que ce monde imaginaire déborde sur la réalité. Elle existe en même temps dans l’état de veille et dans le rêve, et son subconscient déforme tout autour d’elle. Ainsi, alors qu’elle vit dans la pauvreté, sa maison est comme miraculeusement payée. Quand elle parle à quelqu’un, cette personne adopte sans même s’en rendre compte les manières, les vêtements et les attitudes de personnages sortis de ses œuvres préférées. Et surtout, il vaut mieux éviter de la contrarier. Si quelqu’un l’agite un peu trop, d’autres figures de cinéma ou de télévision surgissent presque de nulle part pour tenter de le tuer. Puis la nuit venue, les choses empirent encore. Sa conscience devient presque toute-puissante et se retire dans une dimension médiévale parallèle, la Cité flottante de la reine Gates, où elle règne en souveraine absolue. Ceux qui s’y retrouvent aspirés tombent dans un théâtre surréaliste, absurde en apparence, mais très mortel. On y croise des personnages venus de ses fictions favorites, qui s’y rencontrent, s’y affrontent et s’y déchirent dans une logique de rêve fiévreux.
Un cauchemar lynchien pour L’Appel de Cthulhu
Ce qui rend ce scénario si fort, ce n’est pas seulement son étrangeté. C’est la manière dont il glisse d’un malaise presque léger vers une noirceur totale. Au début, on peut sourire devant l’idée. Ensuite, on comprend que tout cela peut très mal finir. Et là, The Night Season devient l’un des meilleurs scénarios pour L’Appel de Cthulhu dès qu’on aime le roleplay, le flottement permanent et les choix moraux difficile. Car au fond, la vraie question n’est pas seulement de sortir du cauchemar. Elle consiste aussi à décider quoi faire de cette pauvre femme. Elle est naïve, presque innocente, et pourtant terriblement dangereuse. Le scénario va même jusqu’à suggérer qu’un investigateur ayant gagné sa confiance devra sans doute la tuer par surprise pour éviter qu’elle ne continue à ravager le monde éveillé. Ambiance. L’idée est glaçante, car elle prive les joueurs de toute sortie confortable. Malgré son étrangeté parfois presque amusante, The Night Season ne cherche jamais à rassurer. Au contraire, il conduit vers une fin nihiliste, dure, profondément inconfortable. Et pour des scénarios de L’Appel de Cthulhu, c’est souvent là qu’on reconnaît les meilleurs scénarios. Night Season n’a pas été traduit en VF : il est disponible dans le recueil de scénarios intitulé The Things We Leave Behind, disponible sur drivethrurpg.
Schreckfilm

Avec Schreckfilm, David Larkins signe dans le supplément Berlin, la dépravée un des meilleurs scénarios pour L’Appel de Cthulhu dès qu’on aime les mystères retors et les ambiances originales. L’action se déroule à Berlin en 1932, durant la dernière année de la République de Weimar. Le décor, déjà, fait la moitié du travail. L’hiver est glacial, l’économie s’effondre, les suicides se multiplient et le parti nazi relève la tête avec une assurance sinistre. Dans ce climat pourri, les investigateurs mettent la main sur un dossier étrange, et tout bascule presque aussitôt. Des inconnus veulent les tuer avant même qu’ils aient compris ce qu’ils transportent. Le contenu du dossier est fascinant. On y trouve une photo où les investigateurs posent avec trois personnes qu’ils n’ont pourtant jamais rencontrées, le portrait d’une comtesse influente qui tient la police et la justice berlinoises dans sa poche, un article sur un meurtre dans une bibliothèque, puis surtout une petite bande de film enchantée d’une quinzaine de centimètres. C’est elle qui ouvre les portes du cauchemar. Car la comtesse est en réalité une sorcière immortelle. En remontant la piste de ces indices tout en évitant les tentatives d’assassinat, les personnages plongent dans un monde de sabbats, de séances spirites et d’attaques surnaturelles qui finissent par fissurer leur rapport au réel.
Une enquête occulte dans un Berlin en train de sombrer
Et comme si cela ne suffisait pas, ils doivent ensuite empêcher un baron de terminer son film d’horreur, le fameux « schreckfilm », dont les caméras volent l’âme de ceux qu’elles filment pour l’expédier dans un monde parallèle sans couleurs, faux jusque dans ses arbres et ses bâtiments, peuplé de doubles monstrueux et d’horreurs fantomatiques. Les investigateurs ont de bonnes chances d’y être aspiré eux aussi. Pour en sortir, il faut accomplir un rituel capable de les rendre définitivement fous, avec Yog-Sothoth en prime dans le pire des cas. Et si le film arrive à son terme, il répandra la folie bien au-delà de Berlin. Vu l’année choisie, le scénario n’avait déjà pas besoin d’en rajouter pour sentir le désastre historique approcher. Pourtant, Schreckfilm pousse encore plus loin la terreur et le désespoir. Au final, on tient là un des scénarios les plus ambitieux, les plus déstabilisants et les plus mémorables de L’Appel de Cthulhu.
Revelations

S’il ne fallait garder qu’un seul titre dans cette liste des meilleurs scénarios pour L’Appel de Cthulhu, ce serait peut-être celui-là. Revelations, écrit par Caleb Stokes en 2013, est une pure machine à cauchemars. Le scénario part déjà sur une idée splendide dans sa folie. En pleine Grande Dépression, un prédicateur fondamentaliste se persuade que Dieu a abandonné l’humanité. Alors, puisqu’il n’obtient plus de réponse du ciel, il décide d’aller frapper beaucoup plus bas. Il invoque une entité proche de Cthulhu nommée Noought-Iss, la lie par un rituel, puis la façonne en une parodie monstrueuse du Dieu judéo-chrétien. Son but est presque admirable dans son délire. Il veut provoquer Dieu par le blasphème, l’obliger à revenir en voyant l’horreur qu’on adore désormais à sa place. Et ça devient l’Enfer sur Terre. Littéralement.
Un des meilleurs scénarios apocalyptiques du jeu
La ville devient alors un carnaval d’Apocalypse où chaque rue ressemble à une mauvaise idée tirée des Écritures puis passée dans un broyeur cosmique. Il pleut de la grêle et du feu. Des foules égorgent des inconnus pour en faire des offrandes. Certains mangent de la cendre comme du pain avant d’éclater en sanglots. D’autres croquent de vraies miches qui se changent en chair vivante, moite, palpitante, avec du sang qui jaillit sous les dents. Des fidèles déments arrachent des morceaux de cette matière obscène et s’emplissent le gosier de bouteilles de sang. Les faibles, eux, tombent en esclavage presque aussitôt. Partout, les plaies d’Égypte reviennent et ravagent ce qu’il reste du réel. Le plus terrible, pourtant, n’est pas seulement le spectacle. C’est la philosophie du module. Les personnages joueurs courent d’un drame à l’autre, assistent à des horreurs sans fin, sauvent parfois une victime, mais ne contrôlent jamais rien. Revelations assume totalement sa logique. Dans ce genre de scénarios pour L’Appel de Cthulhu, personne ne triomphe vraiment. Au mieux, quelques malheureux survivent. Le scénario demande donc aux joueurs d’accepter leur ignorance, de renoncer à toute illusion héroïque et, malgré tout, de savourer leur chute. C’est nihiliste, atroce, brillant. Bref, un des meilleurs scénarios jamais écrits pour L’Appel de Cthulhu… inédit en VF mais disponible sur drivethrupg.
Les Sacrements du mal

Les Sacrements du mal, écrit par Fred Behrendt en 1993, fait partie de ces scénarios qui rappellent à quel point les meilleurs scénarios pour L’Appel de Cthulhu savaient déjà frapper très fort au début des années 90. Le module prend place dans ce qui était alors l’empire le plus puissant de son temps, autrement dit l’Angleterre victorienne finissante. Plus précisément, l’action se déroule dans la cathédrale d’York Minster, ce qui pose tout de suite une ambiance. Sous les traits d’une statue du Christ se cache un mal ancien, tapi là depuis bien trop longtemps. Cette chose pousse un homme d’Église à devenir un tueur en série d’une sauvagerie absolue, afin de se nourrir de l’énergie libérée par la mort de ses victimes et, à terme, se libérer. Et comme si cela ne suffisait pas, le scénario ajoute un second assassin qui imite les crimes du premier. Sauf que ce copycat s’attaque à de petits garçons, qu’il viole avant de les éventrer. Oui, on est dans du très noir.
Une enquête venimeuse dans l’Angleterre religieuse
Pourtant, la vraie force du scénario ne tient pas seulement à sa violence. Elle vient de sa construction. La fausse piste est redoutable, l’enquête devient vite un sacré casse-tête, et l’entité comprend rapidement que les investigateurs fouillent là où ils ne devraient pas. Elle leur envoie alors des rêves atroces, décrits avec un soin assez sadique. Le gardien est même encouragé à faire croire aux joueurs que tout cela arrive réellement à leurs personnages. Dans l’un de ces cauchemars, un homme supplie qu’on sauve une femme morte et son bébé, ouverts sur un lit, comme si une aide restait possible. Dans un autre, un personnage mange une tourte à la viande qui se révèle être du sable brûlant enveloppé dans de la chair humaine. Ailleurs, un rêve partagé déclenche chez tous les investigateurs des migraines si violentes que leurs têtes finissent par exploser sans même les tuer. Charmant. Et le meilleur, si l’on ose dire, arrive quand les personnages découvrent enfin l’identité du meurtrier. S’ils la révèlent au doyen d’York, celui-là même qui les a engagés, cela se retourne contre eux, car le coupable est son plus proche assistant. Le doyen préfère alors étouffer l’affaire. Résultat, Les Sacrements du mal propose une enquête complexe, cruelle, tordue, avec un sens du drame très efficace. Bref, un des scénarios les plus marquants de cette période, et clairement l’un des meilleurs scénarios pour L’Appel de Cthulhu quand on aime les mystères venimeux.
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