Batman/Deadpool : le choc DC/Marvel tient-il vraiment ses promesses ?

DC/Marvel Batman/Deadpool couverture crossover event
Temps de lecture estimée : 6 min.

Batman rencontre Deadpool. Sur le papier, l’idée suffit à faire lever un sourcil. Ou les deux, si vous êtes du genre optimiste. Avec « Batman/Deadpool », Urban Comics publie un album qui porte en lui une promesse énorme : offrir un vrai choc des tons, des univers et des mythologies. La question est simple. Est-ce que ce crossover tient la route au-delà du gadget ? Est-ce que Grant Morrison et Dan Mora réussissent à faire exister ensemble le Chevalier Noir et le Mercenaire Disert sans transformer l’ensemble en simple blague géante ? Et surtout, est-ce que les récits complémentaires justifient vraiment l’événement ? C’est parti.

Batman/Deadpool assume d’abord son statut d’événement

Le premier mérite de « Batman/Deadpool », c’est de ne pas jouer les faux modestes. Cet album sait très bien ce qu’il est. Un événement éditorial. Un gros bonbon pour lecteurs qui aiment voir deux mythologies se percuter. Pourtant, Grant Morrison évite le piège du simple défilé de caméos. Le scénariste construit un récit qui embrasse tout de suite le grand n’importe quoi cosmique, avec un sérieux paradoxal qui fait beaucoup pour le charme de l’ensemble. Ça part dans tous les sens, oui. Mais ça part dans les bons sens. On sent une vraie envie de faire du crossover un terrain de jeu narratif, et pas juste un produit monté pour faire joli dans une bibliothèque (comme pouvait l’être leur précédente rencontre).

Grant Morrison écrit un Batman/Deadpool aussi dense que foutraque

Il faut être honnête. Ce « Batman/Deadpool » ressemble beaucoup à du Grant Morrison en roue libre, ce qui sera pour certains une promesse divine et pour d’autres un léger motif d’urticaire. L’intrigue avance à coups d’idées, de ruptures, de mise en abyme et de clins d’œil méta. Par moments, on a presque l’impression que l’épisode devrait se terminer trois pages plus tôt, puis non, il continue, rajoute une couche, puis encore une autre. Mais cette densité fait aussi son prix. Morrison ne livre pas un croisement paresseux. Il tente une vraie collision de logiques. Batman garde sa gravité. Deadpool garde son absurdité. Et, miracle, ça ne s’annule pas totalement.

Deadpool vole souvent la vedette, mais Batman tient la baraque

Le vrai danger d’un tel projet, c’était de voir Deadpool avaler tout l’espace. Le personnage a cette fâcheuse tendance à transformer chaque scène en piste de cirque. Ici, pourtant, l’équilibre fonctionne mieux que prévu. Wade Wilson parle beaucoup, évidemment. Il vanne, il cabotine et il parasite la narration. Mais Batman sert de point d’ancrage. Sa présence ramène du poids, du rythme, une direction. Le contraste entre les deux héros crée une dynamique assez savoureuse. D’ailleurs, Morrison semble s’amuser à démontrer pourquoi Deadpool peut rester drôle sans devenir insupportable. C’est plus rare qu’on ne le croit. Et ça mérite d’être salué, car beaucoup d’auteurs confondent encore humour et harcèlement sonore.

Dan Mora transforme Batman/Deadpool en fête visuelle

Graphiquement, « Batman/Deadpool » envoie du bois. Dan Mora fait ce qu’il sait faire de mieux. Il rend tout plus beau, plus vif, plus spectaculaire. Les scènes d’action claquent. Les effets de pluie, les explosions, les affrontements et même les passages les plus cosmiques possèdent une vraie énergie. Chaque page donne l’impression d’être remplie jusqu’à la gueule, sans devenir illisible. Ce n’est pas un mince exploit. Le dessinateur pousse très loin la densité visuelle, mais il garde toujours une belle lisibilité. Surtout, il comprend l’événement. Il ne dessine pas un simple team-up. Il dessine un feu d’artifice éditorial. Et franchement, pour les yeux, c’est un régal.

Le cœur de Batman/Deadpool bat dans son goût du méta

Soyons clairs. Si vous détestez les récits qui commentent leur propre existence, « Batman/Deadpool » risque de vous agacer. L’histoire adore rappeler qu’on est dans un comic book, qu’on connaît son histoire, ses traditions et nos obsessions de lecteurs. En revanche, si vous aimez voir un auteur jouer avec les coutures du médium, vous allez vous régaler. Grant Morrison ne cache jamais son plaisir. Il convoque la mémoire des vieux crossovers, l’idée même d’univers partagés, et une certaine folie propre aux comics américains quand ils acceptent enfin d’être plus grands que le raisonnable. Ce côté méta donne un supplément d’âme au récit. Mais il le rend aussi un peu trop satisfait de sa propre intelligence par moment.

Les récits bonus de Batman/Deadpool font le grand écart

La seconde moitié de l’album rassemble plusieurs histoires courtes, avec des rencontres secondaires entre héros Marvel et DC. L’idée est excellente. Le résultat, lui, s’avère plus inégal. Le récit avec John Constantine et Dr Strange, signé Joshua Williamson, James Tynion IV et Scott Snyder, puis illustré par Hayden Sherman, fonctionne très bien. Il joue finement des différences entre les deux magiciens et trouve rapidement le bon ton. La partie graphique de Hayden Sherman apporte d’ailleurs une identité forte, avec des compositions toujours aussi inventives. En comparaison, d’autres récits laissent une impression plus fugace. Ce n’est pas mauvais. C’est juste parfois trop court pour imprimer une vraie trace.

Nightwing, Wolverine, Harley et les autres sauvent la formule sans la transcender

Tom Taylor et Bruno Redondo livrent sans doute le récit complémentaire le plus immédiatement attachant. Leur rencontre entre Nightwing et Wolverine repose sur une affection évidente pour les personnages type sidekicks. Cela se sent tout de suite. Le texte cherche des points communs sans forcer, et Bruno Redondo redonne à Nightwing ce mélange de grâce et de charme qui lui va si bien. Le segment de Mariko Tamaki et Amanda Conner autour de Harley Quinn et Hulk choisit, lui, la légèreté. C’est idiot, cartoonesque, et… franchement mauvais. Enfin, G. Willow Wilson et Denys Cowan ferment la marche avec une histoire sympathique, mais trop brève. Au final, ces bonus enrichissent l’album, même si aucun n’atteint la puissance de l’histoire principale.

Batman/Deadpool séduit, mais il ne peut pas tout à fait éviter l’effet vitrine

C’est peut-être là le principal défaut de l’album. « Batman/Deadpool » fonctionne très bien comme célébration. Il fonctionne aussi comme objet de plaisir immédiat. En revanche, il touche parfois sa limite quand il faut dépasser le stade du concept. Le récit principal impressionne et amuse. Mais il garde un côté démonstratif, presque exhibitionniste. Il veut tant prouver qu’il est malin, généreux et bigger than life qu’il frôle parfois la saturation. Les récits secondaires, eux, renforcent cette impression de vitrine luxueuse. C’est beau, c’est fun, c’est bien pensé, mais tout n’a pas la même épaisseur. Disons que l’album est plus mémorable par son énergie que par son émotion.

Faut-il lire Batman/Deadpool chez Urban Comics ?

Oui, clairement, si vous aimez les crossovers qui assument leur folie. Oui aussi, si vous êtes client du style Grant Morrison et du dessin de Dan Mora. « Batman/Deadpool » n’est pas un album discret. Il est bavard, chargé, parfois excessif, souvent grisant. Son histoire principale justifie à elle seule l’achat, car elle réussit à faire cohabiter deux héros que tout oppose sans trahir leur nature. Les récits courts en bonus ajoutent du plaisir, même s’ils n’ont pas tous la même force. Au final, Urban Comics publie un album qui sent bon la célébration sincère du médium. Et même quand ça déborde un peu, ça reste diablement communicatif. C’est le genre de comics qui se lit avec un sourire un peu con, ce qui est parfois une très bonne raison de lire des comics.

Conclusion : Batman/Deadpool est un vrai plaisir de lecteur, malgré quelques excès

« Batman/Deadpool » tient donc l’essentiel de sa promesse. Grant Morrison signe un récit principal foisonnant, drôle et très conscient de lui-même. Dan Mora, lui, élève l’ensemble par un dessin spectaculaire. Les histoires bonus prolongent la fête avec plus ou moins de réussite, mais elles participent toutes à l’impression d’événement. L’album n’échappe pas à certains défauts. Il déborde, il s’écoute parfois un peu parler, et quelques segments semblent trop courts. Malgré tout, le plaisir l’emporte largement. Pour un crossover aussi improbable, c’est même une belle surprise. Et quelque part, voir Batman coincé avec Deadpool pendant tout un album, c’est le genre d’idée stupide qui rappelle pourquoi on aime encore autant les comics.

Dc/Marvel Batman/Deadpool est un comics publié en France par Urban Comics. Traduction : Jérôme Wikcy. Il contient : DC / Marvel: Batman / Deadpool.




A propos Stéphane 832 Articles
Stéphane Le Troëdec est spécialiste des comics, traducteur et conférencier. En 2015, il s'occupe de la rubrique BD du Salon Littéraire. Ses autres hobbys sont le cinéma fantastique et les jeux. Enfin, et c'est le plus important : son chiffre porte-bonheur est le cinq, sa couleur préférée le bleu, et il n’aime pas les chats.