Les 20 meilleurs scénarios pour L’Appel de Cthulhu

Temps de lecture estimée : 29 min.

Lover in the Ice

Lover in the Ice, écrit par Caleb Stokes en 2012 puis réécrit pour Delta Green, est typiquement le genre de scénario que je ne sortirais pas avec n’importe quelle table. Clairement, son contenu peut heurter même des joueurs pourtant déjà habitués à des scénarios sombres. En revanche, pour un groupe adulte, solide, et parfaitement au clair sur ce qu’il accepte de jouer, c’est une claque. Sans doute l’un des scénarios les plus violents et les plus éprouvants jamais produits pour L’Appel de Cthulhu. Le cadre paraît d’abord presque banal. Les personnages font partie d’une équipe de secours envoyée dans une petite ville frappée par une tempête de verglas exceptionnelle. Toitures effondrées, lignes électriques détruites et arbres brisés : tout cela suffit déjà à installer une ambiance de fin du monde.

Un scénario extrême pour des joueurs prévenus

Mais la vraie menace est ailleurs. Une espèce monstrueuse rôde dans la ville, une créature appelée Amante. Elle ne se contente pas de tuer. Elle se reproduit en transformant les humains en hôtes poussés à propager l’espèce par la violence. Quand les investigateurs arrivent, plusieurs hôtes sont déjà actifs, et d’autres créatures sont sur le point d’émerger de cadavres humains. À partir de là, la mission de secours tourne au cauchemar. Il ne s’agit plus seulement de rétablir le courant ou d’aider la population. Il faut éliminer la menace sans hésiter pour éviter que cette horreur ne quitte la ville et ne se répande au-delà. Le scénario évoque presque Alien, mais transposé dans une bourgade gelée plutôt que dans l’espace, avec en plus une dimension organique, sexuelle et profondément dérangeante. C’est brutal, sans pitié, et c’est aussi l’un des meilleurs scénarios pour L’Appel de Cthulhu quand on cherche une expérience extrême, tendue et franchement inoubliable.

Darkest Calling

Darkest Calling, écrit par David Conyers en 2004, a de quoi séduire ceux qui aiment les scénarios de L’Appel de Cthulhu ancrés dans une culture locale forte et dans un vrai dilemme moral. Cette fois, direction le sud-ouest de l’Arizona. Le scénario met en scène une tribu fictive, les Kokoham, disparue depuis longtemps, mais dont les descendants vivent encore parmi les Papagos du désert de Sonora. Parmi eux se trouve un chaman qui devient rapidement la principale épine dans le pied des investigateurs. Et pas une petite. Car cet homme peut très bien décider de les tuer, ou au moins d’en sacrifier trois, afin d’achever une série de cinq offrandes nécessaires pour bannir des créatures féroces liées à Nyarlathotep, qui ont réussi à franchir la frontière entre leur monde et le nôtre. Il a déjà sacrifié l’un des siens, volontaire cette fois, ainsi qu’un journaliste trop curieux, nettement moins enthousiaste à l’idée de finir éventré. Or c’est justement sur la piste de ce reporter disparu que remontent les investigateurs.

Un dilemme moral sans véritable bonne solution

Leur enquête les mène à la bibliothèque de Phoenix, puis au musée de la ville, avant de les conduire jusqu’à la réserve indienne. Là, les choses se compliquent joliment. Le chaman n’est ni un dément écumant ni un vulgaire cultiste. C’est un homme respecté, perçu comme bon, presque exemplaire. Et surtout, ses sacrifices paraissent réellement nécessaires pour sauver d’autres vies en renvoyant les serviteurs de Nyarlathotep hors de ce plan. Voilà donc le cœur du scénario. Si les investigateurs le laissent faire, d’autres innocents mourront. S’ils l’arrêtent, les créatures continueront à rôder et à tuer. Et s’ils tentent de s’interposer sans avoir les épaules assez solides, il les enverra eux-mêmes sur l’autel avec regret, ce qui est encore plus dérangeant. Franchement, ce genre de dilemme moral, sans solution moralement acceptable, c’est exactement ce qui aide à reconnaître les meilleurs scénarios pour L’Appel de Cthulhu. Darkest Calling a été publié en bonus d’une nouvelle édition US du supplément Les Astres sont propices (et donc vous ne le trouverez pas dans la version française publiée par Jeux Descartes).

Lost in a Book

Lost in a Book, écrit par Brian Courtemanche en 2009 pour le supplément Arkham Now, repose sur une idée parfaitement ignoble, donc forcément très efficace. Au départ, il y a Stuart Portman, un violeur profondément dégénéré, condamné par un cancer, qui vend son âme à des forces obscures pour échapper à la mort. Le marché, évidemment, tourne mal. Au lieu de prolonger sa vie dans un nouveau corps glorieux, il survit sous la forme d’un livre. Oui, un vrai livre. Un volume qui raconte sa propre existence et qui devient du même coup le support matériel de sa malédiction. Toute personne qui le lit tombe sous son emprise. À intervalles irréguliers, la conscience de Stuart prend le contrôle et pousse le lecteur à commettre des viols, sans qu’il garde ensuite le moindre souvenir précis de ses actes. Le scénario demande donc aux investigateurs de comprendre pourquoi des citoyens jusque-là sans histoire se mettent soudain à commettre l’irréparable. Et plus ils avancent dans l’enquête, plus ils risquent eux-mêmes d’être contaminés par ce qu’ils cherchent à comprendre. Voilà un principe bien tordu et redoutablement lovecraftien dans sa logique de contamination morale.

Quand le livre maudit devient une horreur contagieuse

Ce que j’aime beaucoup ici, c’est que le scénario ne repose pas seulement sur son idée choc. Il tient aussi par un vrai travail d’investigation. Les personnages doivent recouper des faits, observer des comportements incohérents, relier des crimes qui semblent au départ incompréhensibles, puis mettre la main sur l’objet maudit avant que celui-ci ne poursuive son œuvre. C’est précisément ce mélange entre enquête classique et corruption intime qui en fait l’un des meilleurs scénarios pour L’Appel de Cthulhu. Le module vient du supplément Arkham Now, que je trouve personnellement plus séduisant que Les Mystères d’Arkham, même si certains puristes grimaceront en lisant ça. Le cadre d’Arkham y est transposé à l’époque moderne, avec ordinateurs, internet et ambiance contemporaine, ce qui donne à ces scénarios une texture différente, plus proche de nous, donc souvent plus dérangeante. Lost in a Book en reste à mes yeux la meilleure proposition du lot. Et franchement, parmi les meilleurs scénarios modernes de L’Appel de Cthulhu, celui-là a une vraie capacité à vous retourner le cerveau.

The Special Menu

The Special Menu, écrit par Adam Gauntlett et Brian Sammons en 2018, part d’une idée tellement tordue qu’on sait presque immédiatement qu’on tient quelque chose de bien crade. Tout démarre lorsqu’un fastfood de l’enseigne Wyse Fries ferme brutalement après que les employés ont empoisonné deux clients avec de la mort-aux-rats glissée dans leur repas. La police patauge, car rien ne colle. Les membres du personnel n’ont aucun passé criminel, les victimes n’ont aucun lien entre elles, et surtout personne n’a cherché à masquer quoi que ce soit. La raison est ailleurs. Ces salariés ont agi comme tueurs par procuration pour un obsessionnel nommé Brent Hodiak. Le personnage est à lui seul une vraie suée. C’est un glouton obèse, lourdingue, persuadé d’avoir de l’esprit, qui mange chez Wyse Fries tous les jours, harcèle les employées, les invite sans cesse à sortir, se fait rembarrer à chaque fois, et installe des caméras cachées au-dessus des toilettes pour espionner tout ce petit monde depuis chez lui. Jusque-là, on est déjà très bien en malaise. Mais le scénario décide évidemment d’aller plus loin.

Un fast-food poisseux et un harceleur surnaturel

Brent a acquis des pouvoirs maléfiques capables de plier les autres à sa volonté, ainsi que des capacités physiques largement au-dessus de la normale. Sa force, sa résistance et sa robustesse viennent de visionnages de cassettes vidéo maudites remplies de snuff movies. Charmant hobby. Les investigateurs assez malins pour remonter jusqu’à lui peuvent tomber sur ces vidéos, mais les regarder n’a rien d’une victoire. Elles durent plus de six heures, retournent l’estomac, et risquent surtout de contaminer le spectateur en lui offrant à son tour des pouvoirs semblables, plus une attirance bien glauque pour les pires pulsions. Ce que j’aime beaucoup dans ce scénario, c’est sa logique à la fois grotesque et méchamment cohérente. Pour affaiblir Brent, il ne suffit pas de lui taper dessus. Il faut lui tenir tête, sans peur, et surtout l’humilier en pointant son voyeurisme, ses obsessions pornos et ses petites caméras de toilettes. Le ridiculiser le vide d’une bonne partie de sa puissance. Rien que cette mécanique mérite le détour. Au final, The Special Menu fait partie de ces scénarios pour L’Appel de Cthulhu qui assument un humour ignoble sans perdre leur capacité à déranger. Et parmi les meilleurs scénarios contemporains, celui-là a au moins le mérite de ne ressembler à rien d’autre.

Conclusion

Au final, ces 20 scénarios pour L’Appel de Cthulhu racontent aussi l’évolution du jeu lui-même. On y retrouve bien sûr le goût de l’enquête, de la folie et de l’inconnu, mais aussi une tendance de plus en plus nette vers des intrigues plus violentes, plus sombres et souvent moins pulp qu’autrefois. C’est sans doute ce qui les rend si marquants. Ces scénarios ne cherchent pas seulement à faire frissonner autour d’une table. Ils veulent mettre mal à l’aise, bousculer les joueurs et parfois leur laisser un sale souvenir. Et franchement, dans L’Appel de Cthulhu, c’est souvent à ça qu’on reconnaît les meilleurs scénarios.

  1. Extrait du supplément Les Grands Anciens, traduction : Denise Caussé ↩︎




A propos Stéphane 850 Articles
Stéphane Le Troëdec est spécialiste des comics, traducteur et conférencier. En 2015, il s'occupe de la rubrique BD du Salon Littéraire. Ses autres hobbys sont le cinéma fantastique et les jeux. Enfin, et c'est le plus important : son chiffre porte-bonheur est le cinq, sa couleur préférée le bleu, et il n’aime pas les chats.