Bruce Banner, énorme amas de tumeurs sur pattes

Kurt Busiek et Alex Ross avaient déjà secoué pas mal de monde avec Marvels, cette grande fresque peinte qui précédait de deux ans Kingdom Come. Le récit se déroulait pendant l’âge d’or des super-héros et racontait leur émergence à travers le regard très ordinaire de Phil Sheldon. Un point de vue malin, presque émerveillé par moments. Puis, un peu plus d’un an plus tard, Warren Ellis débarque avec Terese Nielsen, Cliff Nielsen et Chris Moeller pour proposer l’exact opposé. Et quand je dis l’opposé, ce n’est pas une formule. Avec Ruins, on quitte l’émerveillement pour entrer dans une version du monde Marvel qui semble avoir été conçue après une très mauvaise nuit et un solide mal de crâne.
Ruins reprend grosso modo la même période que Marvels, mais en imaginant ce qui arriverait si les pouvoirs produisaient des effets plus réalistes. Donc évidemment, tout vire au cauchemar. Wolverine développe une allergie à son adamantium. Peter Parker devient porteur d’une contagion radioactive. Et Bruce Banner, lui, hérite sans doute du sort le plus atroce. Exposé aux radiations gamma en sauvant Rick Jones, il ne meurt pas. Ce serait presque trop simple. À la place, son corps mute en une monstruosité épouvantable, une masse énorme de chair verte, de muscles difformes et de tumeurs saillantes. Bref, Hulk version Ruins, c’est du body horror à l’état pur. Et pas le petit body horror rigolo du dimanche, hein. Le vrai truc qui vous donne envie de refermer l’album et de regarder par la fenêtre en silence.
Le body horror, ce grand plaisir très discutable
Ce qui frappe avec le body horror dans les comics mainstream, c’est sa capacité à surgir partout. On l’attend chez les monstres, chez les savants fous, chez les personnages déjà liés à l’horreur. Pourtant, il s’invite aussi chez Iron Man, Superman, Spider-Man ou Captain America. Et c’est sans doute là qu’il devient le plus dérangeant. Car il ne se contente pas de montrer des corps mutilés ou transformés. Il attaque des figures familières, presque rassurantes, pour les faire basculer dans quelque chose de profondément dérangeant. Au fond, ces scènes rappellent que les comics peuvent être bien plus cruels qu’on ne le croit. Sous les collants, les capes et les poses héroïques, il y a aussi des chairs qui lâchent, des organismes qui déraillent et des corps qui se transforment en cauchemars. Bref, le body horror n’est pas un simple détour dans les comics mainstream. C’est une vieille tentation du médium. Et manifestement, elle se porte très bien.