Far Sector revient en Nomad : la critique du Green Lantern le plus audacieux de DC

Green Lantern Far Sector
Temps de lecture estimée : 4 min.

Avec Far Sector, Urban Comics propose l’une des relectures les plus audacieuses du mythe des Green Lantern de ces dernières années. Écrite par N. K. Jemisin et illustrée par Jamal Campbell, cette maxi-série en 12 épisodes s’éloigne volontairement d’Oa, du Corps et de ses guerres cosmiques pour raconter autre chose. Une enquête, un monde neuf, une héroïne inédite, et surtout une réflexion politique et sociale rarement vue à ce niveau chez DC Comics. Mais Far Sector est-il vraiment un indispensable, ou un bel objet un peu trop cérébral ? C’est ce que cette critique va tenter de démêler, en abordant son univers, son héroïne, ses thèmes et ses limites.

Far Sector et la naissance d’un Green Lantern différent

Le premier choc de Far Sector, c’est son personnage principal. Sojourner « Jo » Mullein n’est pas une Green Lantern comme les autres. Créée pour l’occasion, elle opère seule, loin de tout renfort, dans un secteur marginal de l’univers DC. Jemisin fait ici un choix fort : utiliser l’iconographie Green Lantern non pas pour raconter une énième épopée héroïque, mais pour poser une question simple et dérangeante : à quoi sert la justice quand elle est déléguée par les puissants ?

Jo est immédiatement crédible, marquée par un passé lourd, par une colère contenue et par une lucidité qui tranche avec l’optimisme habituel du Corps. Le récit prend le temps de l’installer, de la rendre humaine, parfois maladroite, parfois épuisée. On sent que Far Sector ne cherche pas le spectaculaire à tout prix, mais l’adhésion émotionnelle, quitte à déstabiliser les lecteurs habitués à des Lantern plus flamboyants.

La Cité Éternelle: un monde de science-fiction glaçant

L’autre grande réussite de Far Sector, c’est son décor. La Cité Éternelle, gigantesque essaim de Dyson abritant vingt milliards d’êtres vivants, est l’un des univers les plus fascinants introduits récemment chez DC. Trois espèces cohabitent : les @At, intelligences artificielles évoluant dans les flux de données, les Nah, créatures ailées, et les Keh-Topli, entités végétales. Pour éviter les conflits, une solution radicale a été trouvée : la suppression des émotions.

Jemisin déploie ici un monde dense mais toujours lisible. Chaque concept sert le propos, chaque règle sociale a des conséquences narratives. Cette société prétendument pacifiée repose sur une violence sourde, institutionnelle, qui explose lorsque survient un meurtre, événement inconcevable dans un monde sans affects. Far Sector transforme alors le récit en polar de science-fiction, où chaque révélation fissure un peu plus l’illusion d’un ordre parfait.

Une enquête politique sous couvert de space opera

Sous ses atours de récit de Green Lantern, Far Sector est avant tout une enquête politique. Le meurtre initial n’est qu’un point de départ pour exposer les rouages d’un système profondément injuste. Le Conseil, censé garantir l’équilibre entre les espèces, apparaît rapidement comme un organe de contrôle plus que de justice.

N. K. Jemisin n’hésite pas à convoquer des références explicites aux luttes sociales contemporaines, à la notion de « fausse paix » théorisée par Martin Luther King, ou encore à la marchandisation des émotions. Le propos est parfois frontal, assumé, et pourra sembler lourd à certains lecteurs. Mais il est rare de voir un comics mainstream poser avec autant de sérieux la question de la légitimité du pouvoir et du rôle réel des forces de l’ordre. À ce titre, Far Sector marque durablement.

Jamal Campbell, architecte visuel de Far Sector

Graphiquement, Far Sector est une claque. Jamal Campbell livre un travail d’une élégance remarquable, à la fois lisible et extrêmement détaillé. Son trait précis, presque clinique, épouse parfaitement l’ambiance froide de la Cité Éternelle. Les architectures, les interfaces numériques, les corps étrangers, tout participe à créer un univers crédible et immersif.

Le design de Jo Mullein mérite une mention spéciale. Son costume de Green Lantern, épuré et fonctionnel, reflète son statut d’outsider et son refus du folklore. Campbell excelle aussi dans la mise en scène des séquences plus abstraites, notamment celles impliquant les @At et les espaces numériques. Rarement la science-fiction aura été aussi claire visuellement sans sacrifier la richesse de ses idées.

Les limites d’un récit exigeant

Malgré toutes ses qualités, Far Sector n’est pas un comics parfait. Son rythme, très posé, pourra rebuter les lecteurs en quête d’action pure. Les pouvoirs de Jo Mullein semblent parfois trop absolus, réduisant la tension de certaines scènes clés. De même, l’abondance de concepts et de dialogues explicatifs peut donner l’impression d’un récit un peu didactique.

Ces défauts restent cependant cohérents avec l’ambition du projet. Far Sector ne cherche pas à flatter, mais à questionner. Il demande une implication réelle du lecteur, une attention constante, et accepte de perdre en efficacité immédiate ce qu’il gagne en profondeur. Un choix courageux, mais clivant.

Far Sector, une œuvre à part dans l’univers DC

En définitive, Far Sector s’impose comme l’une des propositions les plus singulières de DC Comics ces dernières années. En utilisant le cadre Green Lantern pour explorer des thématiques sociales, politiques et philosophiques, N. K. Jemisin et Jamal Campbell livrent un récit dense, ambitieux et profondément actuel. Ce n’est pas un comics qui cherche l’unanimité, mais c’est précisément ce qui fait sa force.

Pour les lecteurs prêts à sortir des sentiers battus, Far Sector est une lecture marquante, intelligente et visuellement somptueuse. Un album qui prouve que les super-héros peuvent encore servir de prisme pour raconter le monde, même quand ce monde a décidé de ne plus ressentir.

Far Sector est un comics publié en France par Urban Comics. Il contient : Far Sector #1-12.




A propos Stéphane 801 Articles
Stéphane Le Troëdec est spécialiste des comics, traducteur et conférencier. En 2015, il s'occupe de la rubrique BD du Salon Littéraire. Ses autres hobbys sont le cinéma fantastique et les jeux. Enfin, et c'est le plus important : son chiffre porte-bonheur est le cinq, sa couleur préférée le bleu, et il n’aime pas les chats.