La polémique Batwoman [En vert et contre tous (les humeurs comics de Doop) n°3]

Tous les mercredis, Doop vous fait part de son humeur comics. Coups de gueule, coups de cœur, réactions à chaud sur l’actualité, tout y passe. Aujourd’hui : l’actrice Ruby Rose dans le rôle de Batwoman ?
■ par Doop

 

Alors que la frange la plus radicale et inquiétante des lecteurs refait surface sur internet (le tristement célèbre ComicsGate dont on a déjà parlé sur Top Comics), voici qu’une actrice est obligé de quitter ses comptes numériques parce que certains la jugent « pas assez gay ».

 

L’actrice Ruby Rose a première du film Part of Me à Sydney en Australie (image © Eva Rinaldi)

 

Le début de l’histoire

Depuis plusieurs années, les grandes compagnies de comics et de films essayent d’introduire plus de diversité dans leurs productions, non seulement au niveau des personnages, mais aussi au niveau des auteurs. Et on ne peut que s’en réjouir. Pourtant, cette volonté de proposer des points de vue différents n’est pas sans causer quelques soucis. Séries qui ne trouvent pas leur public, réactions parfois extrêmes des « fans » de tous bords, opportunisme cynique de la part des maisons de production… Les polémiques et les jugements péremptoires sont de plus en plus nombreux et radicalisés par les réseaux sociaux. Dernière affaire en date : le casting de l’actrice Ruby Rose dans le rôle principal de la future série Batwoman, une héroïne qui a la particularité (mais pas que) d’être juive et homosexuelle. Les réactions ont été tellement virulentes à l’égard de l’actrice que la jeune femme a été obligée de fermer ses comptes sur les réseaux sociaux. Certains la jugeant « pas assez gay » (alors qu’elle a fait son coming-out il y a une dizaine d’années) et d’autres « pas assez juive » pour le rôle…

 

Une des premières apparitions de la nouvelle Batwoman (Infinite Crisis n°7, 2005)

 

Un porte-drapeau ?

Je ne connais pas cette actrice et ne jugerai pas ses compétences, de toute façon, pour jouer dans un spin-off d’Arrow, pas besoin d’avoir fait l’Actor Studio. L’annonce de son casting m’a toutefois un peu gêné, pour des raisons totalement contraires d’ailleurs à celles qui l’ont fait quitter Twitter. En effet, sur les sites de news, vous verrez que la 1re chose mise en avant, c’est justement le fait que l’actrice se définisse comme « gender fluid » (c’est-à-dire ne se définissant ni masculin, ni féminin). Est-ce que le fait d’avoir une sexualité correspondant à celle son personnage lui donne une plus grande légitimité en tant qu’actrice ? Ne nous y méprenons pas, il me semble tout à fait normal d’avoir des acteurs et des auteurs qui peuvent servir de symbole à des catégories sous-représentées, mais est-ce qu’on ne peut pas plutôt dire qu’elle a été choisie car elle a impressionné les producteurs par son talent sans tout de suite avancer l’argument de l’orientation sexuelle ? J’ose espérer que oui, car sinon l’argument de la diversité devient à la base une opportunité cynique de faire le buzz et de se faire un peu d’argent sur le dos de la communauté LGBT, ce qui me gênerait au plus haut point, mais ne m’étonnerait pas non plus. Et puis après tout, est-ce qu’on ne devrait pas tout simplement s’en moquer ? Sincèrement, je n’ai pas envie de connaitre la vie de l’actrice qui ne changera rien à son interprétation du personnage puisque Batwoman restera, quoiqu’il arrive dans la série télé, une héroïne juive et homosexuelle (tout du moins je l’espère). On pourra bien évidemment rétorquer qu’en ces époques troublées ou le pire se lit sur internet, il faut parfois des symboles lourdement assénés, des porte-drapeaux qui peuvent servir de point de galvanisation et c’est un argument tout à fait valide.
Reconnaissez quand même qu’on est très loin dans cette situation-là d’Helen De Generes, qui a longuement amené son public vers son coming-out, devenant un véritable symbole encore reconnu 25 ans plus tard. Elle aussi s’était attiré quelques foudres de personnes peu ouvertes d’esprit.

 

Greg Rucka (image © Monkeys Fighting Robots)

 

Lorsque les conditions soi-disant nécessaires ne sont plus suffisantes !

Mais je crois que ce qui me sidère le plus, c’est que Ruby Rose a été massacrée sur Twitter pour des raisons complètement différentes. Pour certains (guère plus avancés sur l’échelle de la tolérance), elle n’était tout simplement pas assez « gay » à leur goût ! Ou pas de la bonne religion ! C’est à ne plus rien y comprendre. Les gens qui sont tombés sur Ruby Rose parce qu’elle n’était pas assez homosexuelle savent-ils que Greg Rucka, le créateur de cette version de Batwoman, est un homme blanc cinquantenaire, marié et père de 2 enfants ? Savent-ils aussi que c’est le meilleur scénariste à avoir officié sur le personnage ? Si les franges les plus opposées commencent à avoir le même discours et la même manière de faire, je reste assez inquiet pour l’avenir. Et puis, c’est agaçant de toujours ramener Batwoman à ses préférences : c’est un personnage beaucoup plus complexe que cela. Il y a tellement d’autres choses à mettre en avant (la relation avec son père, sa sœur) pour que la sexualité de la personne qui va l’interpréter ne soit pas brandie comme argument pour que les franges les plus opposées des pros ou des antis ne déversent leur haine à tout bout de champ ! C’est tout simplement effarant et ne donne pas vraiment foi en l’humanité. Ou dans internet qui devient le contraire de ce qu’il devrait être : un espace de discussion où les gens pourraient échanger calmement sans se faire traiter de tout et n’importe quoi. ■




A propos Doop 266 Articles
Doop lit des comics depuis une quarantaine d'années. Modérateur sur Buzzcomics depuis plus de 15 ans, il a écrit pour ce forum (avec la participation de Poulet, sa minette tigrée et capricieuse) un bon millier de critiques et une centaine d'articles très très longs qui peuvent aller de « Promethea » à « Heroes Reborn ». Il a développé une affection particulière pour les auteurs Vertigo des années 90, notamment Peter Milligan et Neil Gaiman.