Dans la tête de Sherlock Holmes : le folklore écossais au cœur du tome 3

Le cauchemar du Loch Leathan Dans la tête de Sherlock Holmes
Temps de lecture estimée : 4 min.

Troisième tome déjà pour Dans la tête de Sherlock Holmes, et Cyril Liéron comme Benoît Dahan prouvent qu’ils n’ont toujours pas épuisé le potentiel vertigineux de leur concept. Avec Le cauchemar du Loch Leathan – première partie, Sherlock Holmes et le docteur Watson quittent Londres pour s’aventurer dans une Écosse hostile, pétrie de superstitions et de silences pesants. Cette nouvelle enquête, clairement pensée comme l’ouverture d’un diptyque, interroge une fois encore le rapport entre logique et croyances, tout en renouvelant profondément l’expérience de lecture. Ce tome 3 de Dans la tête de Sherlock Holmes est-il à la hauteur du diptyque précédent ? Que vaut ce virage vers le folklore écossais ? Et surtout, le concept tient-il toujours la route après deux albums unanimement salués ?

Un changement de décor qui redéfinit l’enquête de Sherlock Holmes

Avec Le cauchemar du Loch Leathan, Cyril Liéron fait un choix fort : déplacer Sherlock Holmes hors de ses repères londoniens. Direction l’Écosse, ses lochs embrumés, ses villages méfiants et ses habitants prisonniers de légendes ancestrales. Ce simple changement géographique modifie en profondeur la nature de l’enquête. Ici, Holmes n’affronte plus seulement des criminels rationnels, mais un imaginaire collectif dominé par la peur du Kelpie, créature mythique associée aux eaux sombres du Loch Leathan. Ce contexte renvoie immédiatement au Chien des Baskerville, mais sans jamais tomber dans la redite. L’intrigue ne cherche pas à reproduire le roman de Sir Arthur Conan Doyle, elle s’en inspire pour mieux explorer la frontière trouble entre superstition populaire et manipulation humaine.

Une narration toujours aussi immersive dans l’esprit du détective

Ce qui fait la singularité de Dans la tête de Sherlock Holmes, c’est cette capacité à matérialiser graphiquement la pensée du détective. Sur ce point, le tome 3 ne déçoit pas. Le fil rouge qui guide le regard du lecteur, les indices qui s’accumulent dans la psyché de Holmes, les mises en page symboliques (train, croix de cimetière, paysages mentaux) participent à une lecture active et exigeante. On ne survole pas cet album, on l’explore. La construction du scénario privilégie volontairement l’installation de l’atmosphère et des personnages secondaires, au détriment d’une résolution rapide. C’est un choix assumé, parfois frustrant, mais cohérent avec le format du diptyque.

Benoît Dahan, architecte d’une Écosse mentale et sensorielle

Graphiquement, Benoît Dahan livre une nouvelle démonstration de son talent. Son dessin anguleux, immédiatement reconnaissable, se met ici au service d’ambiances radicalement différentes de celles du Londres victorien. Brumes épaisses, landes désertes, architectures rurales oppressantes : chaque planche respire l’humidité et l’inquiétude. Les textures, les jeux de lumière et les aplats de couleurs participent pleinement à la narration. Certaines pages demandent même d’être observées longuement, tant les détails fourmillent. D’autres nécessitent carrément d’être manipulées par le lecteur, comme par exemple cette page à lire en transparence, un peu comme dans le comics Absolute Martian Manhunter. Cette richesse visuelle est une force, mais elle rend aussi la lecture plus dense, parfois presque trop. Le lecteur doit accepter de ralentir sa lecture, sous peine de passer à côté de l’expérience proposée.

Folklore, superstition et manipulation sociale

L’un des apports majeurs de Dans la tête de Sherlock Holmes tome 3 réside dans son traitement du folklore écossais. Le Kelpie n’est pas seulement une menace surnaturelle potentielle, il devient un outil de domination sociale. Les auteurs montrent comment la peur et l’ignorance peuvent être exploitées par des notables locaux, dans un village coupé du monde et peu éduqué. Cette dimension sociale enrichit considérablement le récit, en donnant à l’enquête une portée plus large que la simple résolution d’un crime. Pour la première fois, le doute plane réellement plus longtemps sur la nature des événements, et Holmes lui-même semble parfois avancer sur un terrain moins balisé que d’habitude.

Une première partie solide, mais volontairement incomplète

En tant que première partie, Le cauchemar du Loch Leathan assume pleinement son statut d’introduction. Le rythme est posé, l’intrigue s’installe lentement, les personnages secondaires sont nombreux, et toutes les réponses ne sont évidemment pas données. Certains lecteurs pourront reprocher à l’album de ne pas aller assez loin dans la progression de l’enquête. D’autres apprécieront au contraire cette montée en tension maîtrisée, qui laisse présager une conclusion ambitieuse. Une chose est sûre : Cyril Liéron et Benoît Dahan savent exactement où ils vont, et cette attente fait partie intégrante du plaisir de lecture.

Une nouvelle preuve de maturité pour « Dans la tête de Sherlock Holmes »

Avec ce tome 3, Dans la tête de Sherlock Holmes confirme qu’il ne s’agit pas d’une simple relecture graphique du mythe, mais bien d’une œuvre à part entière. Le duo Liéron-Dahan continue de repousser les limites de la bande dessinée d’enquête, en fusionnant fond et forme avec une rare intelligence. Si ce premier volet du Cauchemar du Loch Leathan demande de l’attention et de l’investissement, il récompense largement les lecteurs par sa richesse narrative et visuelle. Une réussite qui donne très envie de découvrir la seconde partie, même si certains lecteurs restera peut-être sur leur faim en refermant ce volume.

Dans la tête de Sherlock Holmes, tome 3 : Le Cauchemar du Loch Leathan – première partie est une bande-dessinée publiée chez Ankama Editions.




A propos Stéphane 796 Articles
Stéphane Le Troëdec est spécialiste des comics, traducteur et conférencier. En 2015, il s'occupe de la rubrique BD du Salon Littéraire. Ses autres hobbys sont le cinéma fantastique et les jeux. Enfin, et c'est le plus important : son chiffre porte-bonheur est le cinq, sa couleur préférée le bleu, et il n’aime pas les chats.