Il aura fallu une patience de paladin pour voir revenir Battle Chasers ! Avec Battle Chasers Intégrale, Delcourt rassemble enfin toute la série publiée à ce jour. L’occasion rêvée de redécouvrir le monde imaginé par Joe Madureira et Munier Sharrieff. Mais le comics a-t-il bien vieilli ? Le dessin conserve-t-il sa puissance ? Et surtout, cette fameuse intégrale offre-t-elle enfin une vraie fin ? Préparez les épées : la réponse est plus compliquée qu’il n’y paraît.

Battle Chasers Intégrale, une série qui sent bon les années 90
Il suffit de quelques pages pour comprendre d’où vient Battle Chasers. Joe Madureira sortait alors de son passage remarqué sur les X-Men. Le dessinateur mélange les codes du comics américain avec une énorme influence manga. Résultat : des héros bodybuildés, des monstres gigantesques et beaucoup d’énergie. Surtout beaucoup d’énergie. Chaque personnage semble prêt à traverser la page en courant. Pourtant, derrière cette débauche graphique se cache une véritable série de fantasy. Joe Madureira et Munier Sharrieff construisent progressivement un univers où magie et technologie cohabitent. Delcourt qualifie d’ailleurs cet univers d’« arcanepunk ». Le terme fonctionne plutôt bien. On trouve des guerriers avec des épées énormes et un golem mécanique dans le même décor. Étrangement, tout cela paraît parfaitement naturel. Battle Chasers assume son mélange des genres avec un enthousiasme communicatif.

Une quête classique dans un monde qui donne envie d’y rester
L’histoire démarre avec Gully, une fillette dont le père a disparu. Ce dernier lui laisse une paire de gants magiques terriblement puissants. Voilà notre héroïne propulsée dans une aventure qui la dépasse complètement. Heureusement, elle croise rapidement plusieurs compagnons. Garrison est un formidable épéiste rongé par son passé. Knolan apporte la magie tandis que Calibretto impose sa carcasse de golem pacifique. Red Monika complète cette drôle de famille recomposée. Sur le papier, rien de vraiment révolutionnaire donc. Pourtant, Battle Chasers fonctionne immédiatement. Joe Madureira dessine surtout un monde que l’on veut explorer. Chaque ville semble cacher quelque chose. Un simple détour peut déboucher sur une créature improbable. Ainsi, le scénario avance constamment par petites promesses. On tourne les pages pour connaître la suite, mais aussi pour découvrir le prochain endroit. Et ça, dans une série de fantasy, c’est déjà beaucoup.

Des personnages attachants mais parfois laissés en chantier
Gully constitue évidemment le cœur émotionnel de l’histoire. Son jeune âge apporte une vraie fraîcheur au récit. Cependant, Garrison vole régulièrement la vedette à la petite héroïne. Le personnage possède un passé mystérieux et un rapport compliqué avec la violence. Joe Madureira lui consacre donc certains des meilleurs passages. Red Monika fonctionne également très bien grâce à son tempérament. En revanche, certains personnages manque parfois de développement. Knolan reste longtemps mystérieux. Calibretto séduit immédiatement, mais son histoire progresse lentement. La première partie de Battle Chasers donne donc régulièrement l’impression de préparer quelque chose d’énorme. Malheureusement, la série originale s’interrompt justement au moment où plusieurs intrigues commencent à prendre de l’ampleur. C’était sans doute son plus gros défaut. On refermait les anciens recueils avec beaucoup de questions. Et forcément une certaine envie de hurler sur Joe Madureira.

Joe Madureira dessine chaque case avec le volume à fond
Côté dessins, alors là, attention les yeux. Joe Madureira ne connaît manifestement pas la position « moyenne ». Un dialogue calme ? Il le dessine presque comme une confrontation finale. Une entrée dans une pièce ? Le personnage prend une pose digne d’une couverture. Tout paraît spectaculaire. Cela pourrait devenir épuisant. Par moment, ça l’est d’ailleurs un peu. Certaines scènes gagneraient clairement à respirer davantage. Pourtant, cette générosité représente aussi le principal charme de Battle Chasers. Joe Madureira compose des planches d’une énergie folle. Les expressions fonctionnent particulièrement bien. De plus, ses créatures possèdent souvent des silhouettes immédiatement reconnaissables. Le dessinateur maîtrise également parfaitement l’exagération anatomique. Tout est énorme, mais tout bouge. Finalement, voilà peut-être le secret. Beaucoup de comics des années 90 étaient excessifs. Peu conservaient une telle lisibilité.

Quand l’excès devient une formidable qualité
Évidemment, les scènes d’action permettent à Joe Madureira de se lâcher complètement. Et là, le bonhomme sait faire. Les personnages bondissent et fracassent les décors avec une puissance rarement égalée. Pourtant, la narration reste facile à suivre. Voilà un point essentiel. Derrière les muscles et les effets pyrotechniques, Joe Madureira garde toujours une idée précise du mouvement. On comprend qui frappe et où se situe chaque protagoniste. De fait, certaines batailles conservent encore aujourd’hui une sacrée puissance. Le rythme aide énormément. Battle Chasers passe rapidement d’une poursuite à une révélation. Puis l’histoire repart. Cette vitesse empêche souvent le lecteur de s’attarder sur les ficelles parfois classiques du scénario. Et pourquoi bouder son plaisir ? Quand une armure explose au milieu d’une double page magnifique, on ne réclame pas forcément une dissertation sur la condition humaine.

Red Monika et le poids des années 90
Il faut quand même parler de Red Monika. Parce que bon sang, Joe Madureira n’a pas dessiné son costume avec l’aide d’un spécialiste en ergonomie. Le personnage possède absolument tous les attributs de la pin-up américaine des années 90. Ses proportions semblent avoir négocié un arrangement particulier avec l’anatomie humaine. Surtout, certains cadrages insistent lourdement sur son physique. L’ancienne série réduit donc parfois Red Monika à sa dimension sexy. C’est dommage, car le personnage possède suffisamment de caractère pour exister autrement. Adam Warren accentue également cet aspect dans certains récits complémentaires. La relecture aujourd’hui rend forcément ces choix encore plus visibles. Pourtant, les épisodes récents corrigent en partie le problème. Red Monika y gagne en humanité et sa relation avec Garrison prend davantage de poids. Le personnage respire enfin un peu.

Ludo Lullabi réussit une mission presque impossible
Et puis arrive le fameux épisode 10. Plus de vingt ans séparent sa publication du numéro précédent. Surtout, Joe Madureira laisse les crayons à Ludo Lullabi. Autant dire que le dessinateur français avait une sacrée pression sur les épaules. Pourtant, le passage de témoin fonctionne remarquablement bien. Ludo Lullabi conserve l’énergie visuelle de Joe Madureira sans produire une simple photocopie. Ses visages apparaissent souvent plus doux. Ses scènes calmes respirent davantage. En revanche, quand il faut envoyer Garrison dans une bataille gigantesque, Ludo Lullabi répond présent. Les épisodes finaux apporte également une approche plus moderne de la couleur. Joe Madureira semble parallèlement avoir progressé comme scénariste. Les dialogues profitent de davantage de respiration. Ainsi, la reprise retrouve immédiatement l’ambiance originale sans donner l’impression de lire un comics congelé depuis 2001. Beau boulot.

Une reprise qui dépasse largement le simple effet nostalgique
On pouvait craindre un retour uniquement destiné aux fans de la première heure. Les épisodes 10 à 12 évitent heureusement ce piège. Joe Madureira reprend directement ses intrigues et développe notamment le passé de Garrison. Les Paladins apportent aussi des adversaires réellement inquiétants. Surtout, le scénariste travaille davantage leur personnalité. Grave illustre parfaitement cette évolution. Le personnage reste profondément détestable, mais Joe Madureira lui donne une vraie motivation. Du coup, le combat gagne en intensité. Ludo Lullabi en profite pour signer quelques séquences magnifiques. Sa gestion des couleurs souligne particulièrement bien certains changements d’ambiance. Ainsi, la reprise possède sa propre identité. Elle respecte le vieux Battle Chasers, tout en corrigeant quelques-uns de ses défauts. Franchement, après une absence aussi longue, réussir à retrouver aussi rapidement le ton d’origine relève presque du petit miracle.

Battle Chasers Intégrale n’est malheureusement pas vraiment une fin
Et là, petit problème. Un gros même. Delcourt présente cette édition comme l’occasion de découvrir enfin la conclusion tant attendue. Techniquement, les épisodes 10 à 12 achèvent bien l’arc en cours. Plusieurs questions obtiennent également des réponses. Seulement voilà : Battle Chasers continue à ouvrir de nouvelles portes. Le dernier épisode se termine même sur une invitation à poursuivre l’aventure. Autrement dit, le mot « Intégrale » décrit surtout tout ce qui existe actuellement. Il ne signifie absolument pas que l’histoire trouve une conclusion définitive. Voilà qui change quand même pas mal la perspective ! D’autant que certaines grandes interrogations autour de Gully restent ouvertes. La frustration historique diminue donc, mais elle ne disparaît pas. Le gag serait presque drôle. Les lecteurs ont attendu plus de vingt ans pour lire la suite… et Joe Madureira leur demande désormais d’attendre la suite de la suite.
Pour les amateurs de fantasy musclée et de Joe Madureira, difficile néanmoins de résister.
Une édition Delcourt particulièrement généreuse
Au moins, Delcourt n’a pas fait les choses à moitié sur le contenu. Battle Chasers Intégrale compte 432 pages et rassemble tout le matériel principal publié à ce jour. On y trouve les douze numéros avec le prélude. L’histoire parue dans Frank Frazetta Fantasy Illustrated est également présente. Plusieurs bonus complètent l’ensemble. On découvre notamment des illustrations et des travaux préparatoires. Plus amusant encore, Delcourt reproduit une première version du numéro 10 dessinée par Joe Madureira. La comparaison avec les pages définitives de Ludo Lullabi se révèle passionnante. L’album coûte 45,50 euros dans sa version papier. C’est une somme, évidemment. Cependant, la quantité de matériel proposée paraît cohérente avec ce positionnement. Pour les anciens lecteurs, les numéros 10 à 12 représentent surtout un argument majeur puisqu’ils arrivent ici pour la première fois en français.

Battle Chasers Intégrale : faut-il craquer ?
Battle Chasers Intégrale reste avant tout une formidable machine à plaisir graphique tout droit sortie des années 90 ! Joe Madureira y concentre tout ce qui rendait son dessin aussi spectaculaire. Ludo Lullabi réussit ensuite un passage de relais franchement impressionnant. Le scénario possède évidemment des ficelles très classiques. Certains personnages méritaient aussi davantage de profondeur. Quant à Red Monika, elle porte encore quelques casseroles très années 90. Malgré tout, l’ensemble conserve une énergie incroyable. On entre dans cet univers presque immédiatement et on en ressort avec l’envie d’en voir davantage. Et c’est justement là que se cache le paradoxe. Cette intégrale règle une partie de la frustration historique sans refermer véritablement l’histoire. Pour les amateurs de fantasy musclée et de Joe Madureira, difficile néanmoins de résister. Les autres doivent simplement savoir dans quoi ils mettent les pieds. Une sacrée claque graphique. Et malheureusement, toujours pas le dernier mot.
