Hello Sunshine : fantômes, adolescents et blessures intimes

Hello Sunshine
Hello Sunshine Keezy Young
Temps de lecture estimée : 5 min.

Hello Sunshine ressemble d’abord à un vieux dessin animé Hanna-Barbera qui aurait pris un mauvais virage. Une bande d’ados, un chien, des secrets, des phénomènes étranges : jusque-là, rien de très inquiétant. Sauf que Keezy Young utilise ces archétypes comme un piège. Très vite, les monstres ne viennent plus seulement de l’au-delà. Ils surgissent aussi des familles, des blessures intimes et de la peur d’être rejeté. Alors, Hello Sunshine est-il seulement un récit horrifique et queer ? Et surtout, comment Keezy Young transforme-t-il une enquête surnaturelle en récit sur des adolescents qui essaient simplement de tenir debout ?

Hello Sunshine : Scooby-Doo après la fin de l’innocence

Difficile de ne pas penser à Scooby-Doo en découvrant Hello Sunshine. Keezy Young l’assume d’ailleurs jusque dans la construction du groupe. On retrouve le sportif bienveillant, l’intello curieuse, le garçon drôle qui cache ses problèmes et le chien qui accompagne tout ce petit monde. Sur le papier, on connaît la musique. Pourtant, Keezy Young ne cherche jamais la simple parodie. Keezy Young utilise ces silhouettes familières pour rassurer le lecteur avant de les abîmer progressivement. Derrière les poses de lycéens se cachent des personnages beaucoup moins propres que prévu. Ils mentent, fuient et blessent les autres. Surtout, chacun transporte des choses qu’il préférerait laisser au fond d’un placard. Et évidemment, dans un récit d’horreur, ouvrir les placards reste rarement une idée formidable.

Des adolescents construits par les regards des autres

La meilleure idée de Hello Sunshine tient probablement à ses changements de point de vue. Chaque personnage regarde les autres avec ses préjugés, ses frustrations ou ses peurs. Ainsi, le lecteur découvre d’abord des archétypes avant de comprendre qu’ils ne racontent qu’une partie de la vérité. Jamie en offre le meilleur exemple. Vu de l’extérieur, le garçon ressemble au glandeur sarcastique qui préfère fuir quand ça chauffe. Puis son propre regard révèle un personnage beaucoup plus fragile. De fait, Keezy Young transforme progressivement des silhouettes en êtres humains crédibles. Même Alex échappe aux explications faciles. Comme il peine à mettre ses émotions en mots, Keezy Young laisse souvent le dessin parler à sa place. Ce procédé fonctionne remarquablement, car son mal-être ne ressemble jamais à une fiche psychologique posée sur la table.

Dans Hello Sunshine, l’horreur la plus cruelle reste humaine

Les fantômes existent bien dans Hello Sunshine. Pourtant, certaines scènes les plus dures ne contiennent rien de surnaturel. Keezy Young frappe notamment lorsqu’une famille découvre un secret concernant l’un des adolescents. La mise en page se calme soudain. Le texte disparaît presque. Et là, ça fait mal. Keezy Young montre simplement des parents incapables d’accepter leur enfant tel qu’il est. Aucun démon ne surgit derrière une porte. Personne ne récite une formule magique. Cependant, la violence devient plus terrifiante que beaucoup d’apparitions spectrales. Cette idée irrigue tout l’album. Les personnages affrontent des choses impossibles, mais ils doivent aussi supporter le poids du regard des autres. D’ailleurs, Hello Sunshine parle moins de monstres que de cette peur très concrète : découvrir que les gens qu’on aime peuvent soudain nous rejeter.

Keezy Young transforme la mise en page en menace

Côté dessin, Keezy Young paraît d’abord jouer la carte de la simplicité. Les personnages possèdent des silhouette immédiatement lisibles. Les visages évoquent parfois l’efficacité graphique d’Iwao Takamoto ou d’Alex Toth. Pourtant, cette apparente douceur prépare plusieurs coups de poignard visuels. Lorsqu’un magnétophone fait entrer le surnaturel dans la scène, Keezy Young casse discrètement les règles établies. Ailleurs, les yeux d’un fantôme deviennent soudain beaucoup trop détaillés. Le résultat dérange immédiatement. Plus tard, les cases se déforment pendant une séquence de malaise familial. Ainsi, la mise en page accompagne l’effondrement psychologique des personnages. Rien n’arrive au hasard. Keezy Young sait quand garder une grille sage et quand la tordre. C’est là que Hello Sunshine devient vraiment inquiétant, car le lecteur sent littéralement le monde perdre sa stabilité.

Une chaleur graphique qui rend les coups plus violents

Autre paradoxe réussi : Hello Sunshine reste souvent très chaleureux visuellement. Keezy Young ne remplit pas les décors de couloirs pourris ou de maisons gothiques. Au contraire, cette petite ville américaine paraît presque accueillante. Les couleurs nocturnes restent fraîches sans devenir glaciales. Les scènes de jour dégagent parfois une vraie douceur nostalgique. C’est malin, car les séquences horrifiques gagnent ensuite en puissance. Le lecteur ne pénètre pas dans un univers condamné dès la première page. Il se promène dans un endroit où il pourrait presque avoir envie de vivre. Puis quelque chose déraille. Cette opposition donne au surnaturel une vraie force d’intrusion. En revanche, elle évite aussi à l’album de sombrer dans la noirceur permanente. Keezy Young conserve donc une forme de tendresse, même lorsque ses personnages commencent sérieusement à prendre cher.

Keezy Young livre un album graphiquement malin et émotionnellement beaucoup plus brutal que son apparence le laisse croire.

Une narration ambitieuse qui demande parfois un effort

Cette construction possède malgré tout un revers. Hello Sunshine multiplie les regards et joue volontiers avec ce que les personnages cachent. Le lecteur doit donc accepter de ne pas tout comprendre immédiatement. Certains héros paraissent d’abord assez schématiques. D’autres prennent du relief beaucoup plus tard. Ce choix reste cohérent avec le propos, mais au début il peut donner une impression de distance. L’enquête surnaturelle sert également de fil conducteur sans toujours occuper le premier plan. Les lecteurs venus chercher une mécanique de mystère très carrée pourront trouver le récit plus flottant que prévu. Cependant, ce flottement nourrit aussi l’idée centrale du livre. Les personnages eux-mêmes ne savent pas exactement ce qui leur arrive. Malgré tout, Keezy Young aurait parfois gagné à resserrer quelques transitions. Rien de dramatique, mais l’album réclame un peu d’attention.

Hello Sunshine raconte surtout le bordel qu’est devenir adulte

Au fond, Hello Sunshine parle de jeunes gens qui découvrent une vérité assez désagréable : personne n’est aussi simple qu’il en a l’air. On peut aimer quelqu’un et lui faire du mal. On peut vouloir aider et choisir de fuir. Les blessures qu’ils ont laissé derrière eux finissent toujours par revenir. Keezy Young travaille cette contradiction avec beaucoup d’empathie. Le surnaturel amplifie les peurs, mais il ne les invente pas. C’est probablement pour cela que l’album touche autant. Derrière son emballage de cartoon mystérieux, il raconte la difficulté d’accepter ses proches et de s’accepter soi-même. Au final, les fantômes ne constituent presque que la partie facile du problème. Grandir, aimer et essayer de réparer ses conneries demande beaucoup plus de courage. Et sur ce terrain-là, Hello Sunshine vise franchement juste.

Conclusion : faut-il lire Hello Sunshine ?

Oui, surtout si vous aimez les comics capables de mélanger horreur et drame adolescent sans sortir la grosse artillerie toutes les trois pages. Keezy Young livre un album graphiquement malin et émotionnellement beaucoup plus brutal que son apparence le laisse croire. Le dispositif des points de vue donne une vraie profondeur aux personnages. De plus, la mise en page transforme plusieurs scènes en petits moments de malaise très efficaces. Tout n’est pas parfaitement fluide, et l’enquête peut parfois sembler secondaire. Mais Hello Sunshine possède une personnalité forte. On commence avec l’impression d’entrer dans un épisode étrange de Scooby-Doo. On ressort en pensant surtout aux blessures laissées par les gens qu’on aime. Pas exactement le même programme, donc. Et c’est tant mieux.

Hello Sunshine est un comics publié en France par Bliss Editions.




A propos Stéphane 886 Articles
Stéphane Le Troëdec est spécialiste des comics, traducteur et conférencier. En 2015, il s'occupe de la rubrique BD du Salon Littéraire. Ses autres hobbys sont le cinéma fantastique et les jeux. Enfin, et c'est le plus important : son chiffre porte-bonheur est le cinq, sa couleur préférée le bleu, et il n’aime pas les chats.