Avec Dust to Dust, les éditions Delcourt nous plongent au cœur du Dust Bowl1 américain. Sur le papier, le programme fait sacrément envie. Une petite ville perdue dans l’Oklahoma subissant des tempêtes de poussière pendant qu’un mystérieux tueur rôdent dans le coin. Phil Bram et J.G. Jones mélangent ainsi polar historique et horreur rurale. Pourtant, après huit épisodes, le résultat me laisse un sentiment beaucoup plus mitigé que prévu. L’ambiance fonctionne-t-elle vraiment sur toute la longueur ? L’intrigue tient-elle les promesses des premiers chapitres ? Et surtout, les incroyables dessins de J.G. Jones peuvent-ils compenser un scénario qui finit par sérieusement patiner ? C’est bien là tout le problème de Dust to Dust.
Dust to Dust : bienvenue dans l’enfer du Dust Bowl
Commençons par ce qui fonctionne le mieux dans Dust to Dust : son décor. Phil Bram et J.G. Jones installent leur intrigue dans une Oklahoma ravagée par le Dust Bowl. Les récoltes disparaissent et les familles abandonnent leurs terres. Dans la petite ville de New Hope, la poussière semble s’être infiltrée partout. Elle couvre les rues et les maisons. Surtout, elle contamine progressivement les esprits. Car les habitants savent que leur monde est en train de disparaître. Cette atmosphère donne immédiatement beaucoup de personnalité à l’album. Les auteurs évitent d’ailleurs le simple décorum historique. La catastrophe économique conditionne réellement les comportements. Ainsi, certains habitants fuient tandis que d’autres s’accrochent désespérément à ce qu’il leur reste. Dès les premières pages, Dust to Dust respire donc la misère et le désespoir.

Une ambiance qui fonctionne mieux que l’intrigue
Voilà finalement le paradoxe de l’album. J’ai beaucoup aimé l’atmosphère de Dust to Dust, mais nettement moins son histoire. Phil Bram et J.G. Jones choisissent un rythme extrêmement lent. Sur le principe, pourquoi pas ? Un polar rural peut parfaitement prendre son temps. Ici, cependant, cette lenteur finit parfois par ressembler à du surplace. Les auteurs multiplient les silences et les conversations. Ils accumulent également les petites étrangetés autour de New Hope. Pourtant, l’enquête avance finalement assez peu pendant une bonne partie du récit. On attend donc longtemps que les différentes pièces commencent à s’emboîter. Le problème vient surtout du décalage entre les promesses et leur résolution. Beaucoup d’éléments intriguent au départ. Tous ne débouchent malheureusement pas sur quelque chose d’aussi passionnant qu’espéré.

New Hope cache évidemment quelques cadavres dans ses placards
Heureusement, Phil Bram et J.G. Jones ont une bonne idée : faire de New Hope le véritable cœur du récit. Le shérif Meadows enquête sur plusieurs morts tandis qu’une journaliste, Sarah, observe cette communauté avec un regard extérieur. Progressivement, les secrets remontent à la surface. Le maire Hillard devient notamment un personnage central dans les tensions locales. Le passé de Meadows prend aussi davantage d’importance. Pendant ce temps, Sarah révèle ce qui se passe réellement dans cette petite ville. Les épisodes centraux resserrent ainsi progressivement l’étau autour des personnages. De fait, Dust to Dust fonctionne souvent mieux comme chronique d’une communauté malade que comme enquête policière. Les enjeux narratif restent parfois fragiles, mais le portrait social tient beaucoup mieux la route.

Des personnages intéressants, mais pas toujours assez approfondis
Le shérif Meadows constitue logiquement le personnage le plus travaillé. L’homme traîne derrière lui quelques sérieux casseroles. Phil Bram et J.G. Jones en font un personnage fatigué, parfois dépassé, mais encore capable d’agir. Face à lui, Sarah apporte un regard extérieur indispensable. Cette photojournaliste observe New Hope avec beaucoup moins de complaisance que ses habitants. Ce duo fonctionne plutôt bien. Pourtant, j’aurais aimé que Dust to Dust pousse davantage certaines relations. Plusieurs habitants apparaissent, prennent momentanément de l’importance puis disparaissent derrière l’intrigue principale. C’est frustrant, car le contexte donnait aux auteurs énormément de matière. La série veut parler de culpabilité et de survie. Elle évoque aussi les conséquences de la Première Guerre mondiale sur certains personnages. Malheureusement, tout cela reste parfois moins développé que prévu.

Quand Dust to Dust bascule franchement dans l’horreur
Les premiers épisodes entretiennent surtout une menace diffuse. Quelque chose ne tourne clairement pas rond à New Hope. Puis Dust to Dust change progressivement de braquet. Le mystérieux personnage portant un masque à gaz prend davantage de place. Avec lui, la violence devient soudain beaucoup plus concrète. Le septième épisode assume particulièrement cette évolution. Les scènes de violence deviennent plus frontal et l’album bascule presque dans le slasher rural. Le contraste fonctionne plutôt bien après plusieurs chapitres très contemplatifs. Cependant, cette accélération révèle aussi un problème de rythme. Phil Bram et J.G. Jones ont passé beaucoup de temps à préparer leur final. Ils doivent ensuite faire exploser plusieurs intrigues en très peu de pages. Résultat : la brutalité augmente, mais la narration devient curieusement moins maîtrisée.

J.G. Jones transforme chaque page en vieille photographie
Côté dessins, en revanche, Dust to Dust impressionne immédiatement. J.G. Jones adopte un traitement graphique très particulier. Ses pages évoquent de vieilles photographies des années 1930 retrouvées au fond d’une boîte. Les couleurs tirent presque constamment vers le sépia. Les gris se mélangent aux jaunes poussiéreux. Quelques touches plus franches viennent parfois casser cette monotonie volontaire. Visuellement, ça fonctionne vraiment très bien. J.G. Jones donne ainsi une véritable texture à son univers. On sent presque la poussière s’accrocher aux vêtements. Les visages semblent eux-mêmes rongés par la fatigue. Surtout, l’artiste ne cherche jamais à embellir New Hope. Les maisons paraissent usées et les paysages sont morts. Chaque plan rappelle que les personnages évoluent dans un monde au bord de l’effondrement.

Des dessins magnifiques qui racontent parfois mieux que les dialogues
Certaines pages pourraient presque fonctionner sans texte. C’est probablement le plus beau compliment que l’on puisse faire à J.G. Jones. Un champ désert suffit parfois à raconter la catastrophe. Une carcasse d’animal raconte autre chose que plusieurs bulles de dialogue. Même un simple visage semble porter des années de fatigue. Cette approche donne à Dust to Dust une personnalité graphique assez incroyable. Phil Bram et J.G. Jones peuvent donc laisser respirer certaines scènes. D’ailleurs, les meilleurs moments du livre sont souvent les plus silencieux. Un corps découvert dans le paysage devient beaucoup plus inquiétant grâce à cette mise en scène. Pareil pour les tempêtes de poussière. Elles avalent littéralement les personnages. Dans ces moments-là, Dust to Dust possède une vraie puissance visuelle et devient franchement difficile à lâcher.

Mais le photoréalisme finit parfois par figer l’action
Cette qualité possède toutefois son revers. J.G. Jones compose souvent ses cases comme des photographies. C’est parfait pour installer une ambiance. En revanche, ça fonctionne moins bien dès que les personnages commencent à courir ou à se battre. Plusieurs scènes semblent alors figées. On comprend ce qui vient de se produire, mais on ressent moins le mouvement. Ce problème devient particulièrement visible dans les derniers épisodes. L’histoire demande soudain beaucoup plus d’action alors que le style conserve son aspect très posé. Pourtant, je préfère largement retenir la réussite globale. Peu d’albums récents ressemblent à Dust to Dust. J.G. Jones tente quelque chose de réellement différent. Même lorsque la narration graphique montre ses limites, chaque page conserve une sacrée présence.

Un dernier acte qui veut régler trop de choses trop rapidement
Le dernier épisode devait forcément être déterminant. Après une construction aussi lente, Dust to Dust devait offrir une résolution à la hauteur. Malheureusement, c’est justement là que j’ai le plus décroché. Les événements s’enchaînent soudain beaucoup plus vite. Plusieurs conséquences des épisodes précédents reviennent en même temps. Des cadavres apparaissent et la ville sombre définitivement dans le chaos. Le tueur masqué poursuit également son œuvre. Bref, tout doit trouver sa place. Cette précipitation contraste énormément avec le rythme très patient du début. Le résultat reste lisible, mais il donne parfois l’impression que les auteurs découvrent soudain qu’il ne reste plus beaucoup de pages. Le final apporte bien des réponses. En revanche, elles ne récompensent pas totalement toute l’attente accumulée auparavant.

Une enquête dont la résolution manque franchement de force
C’est certainement mon principal reproche envers Dust to Dust. Phil Bram et J.G. Jones bâtissent longtemps leur mystère. Naturellement, le lecteur imagine donc une résolution particulièrement forte. Or la vérité derrière les événements de New Hope ne possède pas cette puissance. Certains éléments paraissent même plus compliqués qu’ils ne devraient l’être. D’autres auraient mérité davantage d’explications. Ce constat devient d’autant plus frustrant que tout l’environnement autour fonctionne. On croit à New Hope. On croit aux tempêtes et à la misère. On croit également aux habitants qui cherchent simplement à survivre. Pourtant, le polar qui sert de moteur à l’ensemble m’a beaucoup moins convaincu. Au final, je me souviens davantage de l’environnement que de l’identité du tueur. Ce n’était probablement pas l’objectif premier.
Le décor était idéal et l’ambiance fonctionne immédiatement. Malheureusement, Phil Bram et J.G. Jones ne maîtrisent pas aussi bien leur intrigue que leur univers.
Dust to Dust reste une vraie curiosité graphique
Faut-il pour autant éviter Dust to Dust ? Certainement pas, surtout si vous accordez beaucoup d’importance au dessin. L’album possède une identité visuelle exceptionnelle. Son contexte historique change également agréablement des décors habituels du comics américain. En revanche, les amateurs de polars parfaitement ficelés devront probablement revoir leurs attentes à la baisse. J’ai trouvé l’intrigue trop étirée au début, puis trop précipitée dans sa dernière partie. La résolution ne m’a pas davantage convaincu. Pourtant, certaines images restent longtemps en tête. Voilà donc un album paradoxal. J’ai refermé Dust to Dust déçu par son scénario, mais impressionné par le travail graphique de J.G. Jones. Et quelques jours plus tard, ce sont encore ses images que je revois.

Conclusion : magnifique à regarder, beaucoup moins convaincant à raconter
Dust to Dust aurait pu devenir un formidable polar historique. Le décor était idéal et l’ambiance fonctionne immédiatement. Malheureusement, Phil Bram et J.G. Jones ne maîtrisent pas aussi bien leur intrigue que leur univers. Le récit avance trop lentement avant d’accélérer brutalement. Surtout, sa conclusion ne justifie pas complètement l’attente. En revanche, J.G. Jones livre un travail graphique remarquable. Ses compositions sépia donnent à l’album une identité immédiatement reconnaissable. Delcourt publie donc un ouvrage qui mérite incontestablement le coup d’œil. Pour son histoire, je reste beaucoup plus réservé. Pour ses dessins, en revanche, Dust to Dust vaut clairement qu’on s’arrête dessus. Une belle réussite plastique qui aurait simplement mérité un scénario du même niveau.
- Grave catastrophe écologique et agricole survenue aux États-Unis durant les années 1930 ↩︎

Dust tot Dust est un comics publié en France par Delcourt. Traduction : Laurent Queyssi. Il contient : Dust to Dust 1-8.