P. Craig Russell adapte brillamment American Gods de Neil Gaiman [critique]

(image © Dark Horse Comics)

P. Craig Russell propose une adaptation fidèle d’American Gods, le roman de son ami Neil Gaiman. Laissez-vous entraîner dans une histoire à la frontière entre fantastique et mythologie, dans un premier volume de grande qualité, fidèle à l’œuvre originale, où l’ancien monde et le nouveau se confrontent.
■ par Émily

 

American Gods (image © Dark Horse Comics)

 

Ombre est un détenu modèle sur le point de sortir de prison. Il a la ferme intention de se racheter une conduite et de profiter d’une vie simple auprès de sa femme, Laura. Mais le jour de sa sortie, Ombre apprend que Laura vient de mourir dans un accident de voiture, en même temps que son meilleur ami qui était censé lui donner un job. Dans l’avion qui le ramène chez lui, il fait la connaissance d’un personnage aussi énigmatique qu’insistant. Il dit s’appeler Voyageur et lui propose un travail. L’homme à l’œil de verre a besoin d’un garde du corps pendant, dit-il, qu’il rassemble ses semblables. Mais, dans quel but ? D’où vient ce Voyageur persuasif qui semble tout voir et tout savoir ? Et surtout, qui est-il ? « L’orage approche » et, Ombre, qui n’a plus rien à perdre, est en première ligne.

 

American Gods (image © Dark Horse Comics)

 

Des valeurs sûres au dessin

Avant toute chose, il faut saluer la superbe édition d’American Gods proposée par Urban. En fin de recueil, on trouve de nombreux bonus, dont les couvertures alternatives signées David Mack. Dans ce 1er volume, côté dessins, c’est essentiellement Scott Hampton qui est à l’œuvre, mais aussi P. Craig Russell en personne, Colleen Doran et Glenn Fabry. Bref, des fidèles de Neil Gaiman et de son univers, qu’ils ont tous déjà illustré. Même si P. Craig Russell et Colleen Doran sont parmi mes dessinateurs préférés, je retiens surtout le dessin de Scott Hampton (que je ne connaissais pas) dont j’ai aimé le flou. Oui, le flou. En dehors de l’harmonie qui se dégage de ses dessins, j’ai aimé que les visages ne soient pas entièrement détaillés, par exemple. Ses planches sont des suggestions, des points d’entrée dans un monde lui aussi sans contour, aux dimensions multiples. De façon générale, les dessins de ces épisodes 1 à 9 d’American Gods nous prennent par la main. Ils se font conteurs eux-aussi. Et, telles les fées des contes, parviennent par leur douceur et leur beauté à nous faire oublier toute notion du temps. Cela dit, attention, n’allez pas imaginer des licornes pailletées (enfin pourquoi pas, c’est vous qui voyez…). Car, telles les fées des contes, c’est pour mieux nous entraîner dans un monde qui échappe à toute morale, dans lequel nos repères sont malmenés…

 

American Gods (image © Dark Horse Comics)

 

Retour aux sources

P. Craig Russell est un ami de Neil Gaiman. P. Craig Russell est un très bon scénariste. Voilà 2 bonnes raisons de lui faire confiance pour l’adaptation d’American Gods de l’auteur anglais, révéré par les fans de comics (à juste titre !) pour la saga Sandman, sur laquelle d’ailleurs P.C. Russell a fait des merveilles, mais cette fois au dessin. Curieusement, on me dit souvent qu’on aime le Gaiman des comics, mais pas celui des romans (le dernier en date étant le Boss de Top Comics himself !). Pourtant, il y a un fil rouge à son œuvre, un fil d’Ariane évidemment, lui qui aime tant se perdre dans les méandres des contes et légendes, des mythologies et des épopées du monde entier. S’ils fascinent autant Neil Gaiman, c’est qu’ils sont à l’origine de ce pour quoi il vit : les histoires. Il n’a de cesse de les remanier, de les moderniser, de nous aider à nous réapproprier ce patrimoine mondial qui nous parle de qui nous sommes et d’où nous venons. Le « barde » Neil Gaiman n’enlève jamais rien à leur complexité, à leur cruauté, à leur sagesse. Il poursuit une tradition venue du fond des âges.

 

American Gods (image © Dark Horse Comics)

 

De l’autre côté du miroir

P. Craig Russell est lui aussi passionné par ces questions narratives. C’est avec le plus grand soin qu’il propose un condensé du roman d’origine. Un condensé car, format comics oblige, il faut dire moins, donc dire l’essentiel. C’est chose faite dans ce 1er volume d’American Gods qui reprend l’intrigue et ses rebondissements, sans rien perdre de ce rythme qui fait tout l’intérêt du livre. Car il s’agit d’une histoire fantastique, un genre malheureusement souvent mal maîtrisé. L’irruption de l’élément surnaturel est progressive, elle monte comme une vague, comme le fameux orage qu’on promet à Ombre. Souvenez-vous : « l’orage approche ». À peine le temps de trouver ça étrange qu’on est déjà passé de l’autre côté du miroir. En parlant de miroir, celui que Neil Gaiman et P. Craig Russell nous tendent ne nous épargne pas. Ce n’est pas un hasard si cette histoire se déroule aux États-Unis, même si aujourd’hui encore plus qu’hier, l’Europe est elle aussi concernée par les nouveaux dieux contre lesquels American Gods nous met en garde. Qu’ont-ils vraiment à nous offrir ? Le propos était déjà pertinent en 2002, il l’est davantage encore aujourd’hui. ■

Couverture du tome 1 d’American Gods (image © Urban Comics)




A propos Emily 1 Article
Je suis une grande lectrice. Simplement pas de comics... Ça pourrait être un problème, mais il se trouve que je peux réciter par cœur la généalogie des Summers (ceux des X-Men, hein, pas de Buffy…), ce qui devrait suffire à me faire pardonner ! Mon lien avec l’univers des comics, c'est surtout Neil Gaiman. Fervente admiratrice de son imagination et de son écriture, je le suis dans toutes ses aventures, y compris quand elles passent par la case comics. Un comics... Voilà une bien étrange petite chose... Un subtil équilibre entre texte et dessin... Ce qui me pose le plus de difficulté, à moi, c'est le dessin. Dans ce domaine, je suis une néophyte difficile. Après tout, illustrer une histoire, c'est un peu empiéter sur le territoire imaginaire du lecteur ! Alors, pour que je le permette, il me faut quelques garanties, forcément subjectives. Et bien sûr, comme vous tous, chers lecteurs, je suis bien souvent de mauvaise foi en disant qu'untel dessine aussi bien que je skie. Mais je vous rassure, je crois savoir reconnaître un dessinateur talentueux quand j'en vois un, même si je n'aime pas la proposition artistique qu'il me fait. Pour Top Comics, j'ai passé un « contrat » avec Stéphane Le Troëdec (le « boss » de Top Comics) : chroniquer un comics par mois ! D'accord, mais à une condition : que ce soit un comics surprise que le « boss » a choisi ! J'ai donc hâte de découvrir les multiples facettes de ce format et de partager mes découvertes avec vous tous !