Goldfish, publié chez Delcourt, permet de retrouver Brian Michael Bendis avant Marvel, avant Daredevil, avant Jessica Jones, avant les grandes machines super-héroïques. Ici, pas de costume moulant ni de monde à sauver. On plonge dans un polar noir, crasseux, bavard, tendu, où les anciens amours sentent la poudre froide et les retrouvailles se règlent rarement autour d’un café crème.
Dans Goldfish, David Gold revient en ville après 10 ans d’absence. Il veut récupérer son fils, resté entre les mains de Lauren Bacall, son ancienne compagne. Sauf qu’entre-temps, Lauren a pris le contrôle du crime local depuis son club, le Cinderella. Alors, forcément, quand Goldfish revient, tout le monde commence à recompter ses cartes.

Goldfish impose un polar noir déjà très Brian Michael Bendis
Goldfish frappe d’abord par son ambiance. Brian Michael Bendis construit un monde de magouilles, de salles de jeu, de corruption et de mauvais choix assumés. Personne ne respire vraiment la sainteté. D’ailleurs, même les personnages secondaires semblent avoir signé un pacte avec leur propre mesquinerie. C’est noir, sec, souvent brutal, mais jamais gratuit.
Le grand plaisir vient surtout du scénario. Goldfish avance comme une partie truquée, où le lecteur croit comprendre la donne avant de voir la table se retourner. Brian Michael Bendis aime les plans, les faux-semblants et les révélations qui en cachent d’autres. Pourtant, il ne se contente pas de poser un joli puzzle. Il installe aussi une tension affective. David Gold ne revient pas seulement pour un coup. Il revient pour son fils. Et ça change tout.

David Gold revient en ville avec une sale dette émotionnelle
David Gold, alias Goldfish, appartient à cette grande famille de héros de polar qu’on adore voir souffrir. Il parle peu, calcule beaucoup, et avance avec ce mélange d’arrogance et de fatigue qui sent le type déjà trop vieux pour ses propres combines. Pourtant, son objectif reste limpide : récupérer son enfant. Simple sur le papier. Beaucoup moins quand l’ex en question dirige le crime organisé.
Brian Michael Bendis évite donc le héros propre sur lui. Goldfish manipule, ment, encaisse, puis recommence. Mais il garde une forme de vulnérabilité. En réalité, son retour ressemble moins à une conquête qu’à un exposé de ses erreurs. Chaque rencontre éclaire un bout de son passé. Ainsi, le lecteur comprend peu à peu que Goldfish ne revient pas seulement dans une ville. Il revient dans un piège qu’il a en partie construit lui-même.

Lauren Bacall vole presque la vedette à Goldfish
Lauren Bacall donne à Goldfish une vraie colonne vertébrale dramatique. Brian Michael Bendis aurait pu en faire une simple femme fatale. Heureusement, il lui offre davantage d’épaisseur. Elle incarne le pouvoir, l’argent sale, la rancune et la réussite criminelle. Elle a transformé son monde en empire. Et quand David Gold revient, il ne tombe pas sur une victime du passé : il affronte quelqu’un qui a réussi, sans lui.
Ce face-à-face nourrit les meilleures pages de l’album. Leur histoire ancienne pèse sur chaque dialogue. Cependant, Brian Michael Bendis ne verse pas dans la romance nostalgique. Les souvenirs ont ici un goût de cendre. Lauren comprend les règles du jeu mieux que beaucoup d’hommes autour d’elle. Surtout, elle n’attend pas que Goldfish vienne remettre de l’ordre dans sa vie. Elle a déjà réécrit le scénario.

Un récit criminel malin, mais parfois trop bavard
Goldfish tient le lecteur parce que Brian Michael Bendis sait raconter une arnaque. Il maîtrise déjà les dialogues secs, les silences lourds et les scènes qui avancent par petites secousses. On sent l’influence du cinéma noir à chaque page. Les coupes sont brutales, les gros plans s’enchaînent, les conversations fusent comme les balles. Bref, Bendis est déjà Bendis.
Pourtant, l’album montre aussi ses limites de jeunesse. L’auteur aime tellement ses astuces qu’il en rajoute parfois. Certaines scènes croulent sous le texte. Quelques anecdotes ralentissent le rythme. De fait, Goldfish semble parfois vouloir prouver qu’il connaît toutes les règles du polar. Le problème, c’est qu’il les connaît vraiment. Donc on lui pardonne beaucoup. Mais quelques pages auraient gagné à respirer un peu plus.

Le dessin de Brian Michael Bendis étouffe parfois Goldfish
Le gros point de friction vient du dessin. Brian Michael Bendis signe lui-même les planches, et cela se sent. Son style noir et blanc cherche l’impact, l’ombre, le contraste et l’ambiance poisseuse. Quand ça fonctionne, Goldfish dégage une vraie force visuelle. On sent la fumée, les néons sales et les regards qui promettent des ennuis.
Malheureusement, cette noirceur finit aussi par avaler certaines scènes. Plusieurs personnages deviennent difficiles à identifier. Quelques pages semblent presque trop chargées en encre. Le découpage reste vivant, pourtant, car Bendis varie les compositions. Il ralentit, accélère, découpe, isole un détail, puis repart. Malgré tout, le dessin reste fonctionnel plus que séduisant. Il sert l’atmosphère, mais il demande parfois au lecteur de sortir la lampe torche.

Goldfish annonce déjà les obsessions futures de Bendis
Goldfish intéresse aussi parce qu’il annonce la suite. On y retrouve déjà les obsessions de Brian Michael Bendis : les dialogues qui claquent, les criminels bavards, les plans tordus, les personnages qui cachent leur blessure derrière une répartie. Le futur scénariste de Daredevil et Alias n’est pas encore au sommet, mais son ADN narratif apparaît partout.
En revanche, l’album possède une rugosité que ses œuvres plus célèbres auront parfois perdue. Goldfish sent le comics indépendant des années 90. Il avance avec ses moyens, ses audaces, ses maladresses et son envie de tout tenter. Cette énergie rend la lecture attachante. On voit un auteur chercher sa voix, puis la trouver par moments. Et quand il la trouve, le polar devient franchement prenant.
Goldfish reste une lecture imparfaite, mais sacrément accrocheuse
Goldfish n’est pas un chef-d’œuvre poli comme un trophée. C’est mieux que ça, en un sens. C’est un polar nerveux, imparfait, parfois trop chargé, mais porté par une vraie intelligence de narration. Brian Michael Bendis ne maîtrise pas encore tout. Pourtant, il sait déjà construire une intrigue qui avance en biais et attrape le lecteur par le col.
Au final, Goldfish mérite largement l’attention des lecteurs curieux de découvrir les racines noires de Brian Michael Bendis. Les amateurs de polar y trouveront une histoire de manipulation, de trahison et de paternité perdue. Les lecteurs de comics y verront surtout la naissance d’un style. Un style bavard, cinématographique, parfois envahissant, mais déjà diablement efficace. Et franchement, pour un poisson rouge, celui-là nage dans des eaux bien sales.
Conclusion : Goldfish, un polar noir qui sent la première grande promesse
Goldfish fonctionne parce qu’il combine une intrigue solide, une ambiance poisseuse et un personnage central abîmé juste comme il faut. Brian Michael Bendis livre un récit criminel tendu, où les anciens comptes personnels se mélangent aux combines de gangsters. Certes, le dessin peut gêner. Certes, certains dialogues auraient pu être allégé. Pourtant, l’album garde une vraie puissance.
Cette édition Delcourt permet donc de redécouvrir un moment important dans le parcours de Brian Michael Bendis. Goldfish montre un auteur encore brut, mais déjà obsédé par le rythme, les voix et les faux-semblants. Ce n’est pas son œuvre la plus confortable. Cependant, elle révèle très bien ce qui fera plus tard sa force. Pour les lecteurs de polar noir, c’est une plongée recommandable. Pour les fans de Bendis, c’est presque une fouille archéologique avec odeur de bourbon froid.

Goldfish est un comics publié en France par Delcourt. Traduction : Alex Nikolavitch. Il contient : Goldfish.