100 Bullets : pourquoi vous devez lire le polar culte de Brian Azzarello et Eduardo Risso [critique]

Le 5ème et dernier tome de la série 100 Bullets est sorti en juin 2018. L’occasion pour Top Comics de faire le bilan de l’une des toutes meilleures séries des années 2000 du label Vertigo et vous explique les raisons pour lesquelles ses créateurs ont reçu 4 Harvey Awards et 4 Eisner Awards.
■ par Doop

 

Et si l’on vous offrait l’occasion de vous venger ?

Vous avez une vie pourrie et vous passez la plupart de votre temps à noyer votre chagrin dans l’alcool, maudissant ce foutu destin qui a fait de vous un raté. Et voilà que surgit de nulle part un vieil homme en costume, l’agent Graves, qui vous tend une mallette. Dans celle-ci se trouve non seulement les preuves et la photo de la personne responsable de votre malheur mais surtout un pistolet spécial muni de 100 balles qui vous garantit une impunité totale si vous l’utilisez. Vous avez maintenant le choix : allez-vous utiliser ces balles « magiques » pour mettre votre vengeance à exécution ou allez-vous tout simplement refuser ? De manière plus pragmatique, pensez-vous réellement avoir le choix ? Voici les prémices de départ du chef d’œuvre de Brian Azzarello et d’Eduardo Risso. On pourrait penser que les auteurs auraient vite fait de tourner en rond et qu’il est impossible de tenir 100 épisodes sans être un peu redondant avec un tel concept. Et pourtant il n’en est rien !

 

100 Bullets : pourquoi vous devez lire le polar culte de Brian Azzarello et Eduardo Risso [critique]
100 Bullets (image ® Vertigo)

Ne faites confiance à personne

Derrière le pitch assez simple de 100 Bullets, les auteurs imaginent une trame narrative extrêmement dense et complexe. Ce que l’on pourrait prendre au 1er abord comme de simples récits déconnectés faisant le tour de tous les clichés des polars des années 50 se transforme assez rapidement en un gigantesque puzzle dont les pièces, toutes dans le désordre, s’assemblent petit à petit. Derrière ces mallettes se cache en effet l’une des plus puissantes organisations secrètes de tous les temps : le « Trust », qui régente dans l’ombre tout ce qui se passe aux États-Unis depuis que les 1ers colons y ont mis le pied ! Le Trust possède bien évidemment une branche armée, les Minutemen dirigés par l’agent Graves, chargée de faire régner l’ordre et l’égalité entre les 12 familles qui en font partie. Ils n’hésitent pas à intervenir lorsqu’une famille se voit lésée par les actions d’une autre, et cela se termine souvent dans un bain de sang. La série débute environ 5 ans après qu’une décision controversée ait enclenché une action irréversible : l’élimination pure et simple de tous les Minutemen lors d’un guet-apens à Atlantic City.

 

100 Bullets : pourquoi vous devez lire le polar culte de Brian Azzarello et Eduardo Risso [critique]
100 Bullets (image ® Vertigo)

Les plans de l’Agent Graves

L’agent Graves, et un de ses adjoints, l’agent Sheperd (dont les motivations sont totalement inconnues) ont survécu. Ces 2 personnages essentiels de 100 Bullets se baladent aux 4 coins des États-Unis à la recherche de potentielles recrues. Pour quoi faire ? Il faudra attendre une bonne cinquantaine d’épisodes pour que les choses s’éclaircissent un peu et que les différentes lignes se dévoilent. Est-ce que Graves veut réellement se venger de l’organisation qui a décidé de l’éliminer, lui et ses agents, ou est ce qu’il a une autre idée en tête ?

 

100 Bullets : pourquoi vous devez lire le polar culte de Brian Azzarello et Eduardo Risso [critique]
Dessin d’E. Risso pour illustrer un article du magazine Wizard n°209

Des personnages apparemment anodins mais extrêmement importants

L’idée géniale, c’est que tous les protagonistes des différents arcs de 100 Bullets jouent sans le savoir un rôle important dans les liens présumés qui sont censés intégrer le Trust, les familles qui le composent, l’agent Graves et l’agent Sheperd. Tout s’inscrit tellement dans une trame globale que chaque détail peut revêtir une importance capitale. On pourra même conseiller au futur lecteur de prendre quelques notes ou mieux, de relire 2 fois d’affilée la série pour arriver à avoir une idée précise tous ses tenants et ses aboutissants. Un exemple : la protagoniste de la 1re arche narrative de 100 Bullets est Dizzy Cordova, une jeune gangster du barrio tout juste sortie de prison. On peut tout à fait penser que l’histoire de Dizzy s’arrête au moment où elle utilise le pistolet et ses balles. Eh bien non, Dizzy revient non seulement quelques épisodes plus tard et semble extrêmement importante pour Graves et Sheperd, qui vont se lancer dans une guerre acharnée pour la récupérer dans leur camp. C’est le cœur de la série.

 

100 Bullets : pourquoi vous devez lire le polar culte de Brian Azzarello et Eduardo Risso [critique]
100 Bullets (image ® Vertigo)

Des personnages inoubliables

100 Bullets contient tout ce qu’on aime  des histoires qui fonctionnent parfaitement si on les lit individuellement. Certaines sont même de petits bijoux d’écriture. 100 Bullets est une trame globale complexe dans laquelle s’exprime un casting extrêmement développé. Et quelle galerie de personnages ! Comment ne pas penser immédiatement à Lono, grosse brute psychopathe capable de tout et surtout du pire ! Dès qu’il apparaît, le lecteur se sent mal à l’aise. Il faut dire qu’Azzarello et Risso ont poussé le bouchon très loin avec lui. On pourra aussi citer en vrac l’implacable assassin Cole Burns, la sublime Megan Dietrich ou encore le pauvre Loop, coincé par un héritage dont il ne veut pas. Aucun des protagonistes n’est laissé sur la touche, chaque personnage a droit à plusieurs moments de gloire dans la série (s’il survit bien évidemment). Du coup, on s’attache à eux sur la longueur et, forcément, la fin devient palpitante tant on veut savoir si nos héros préférés survivent.

 

100 Bullets : pourquoi vous devez lire le polar culte de Brian Azzarello et Eduardo Risso [critique]
100 Bullets (image ® Vertigo)

Une alchimie incroyable entre les auteurs

La réussite de 100 Bullets est due au talent de narrateur de Brian Azzarello, jamais autant à l’aise que dans ce genre de récit codifié et balisé mais aussi à la précision des dessins d’Eduardo Risso, qui sait toujours amplifier, exagérer ou atténuer quand il le faut. Risso signe d’ailleurs l’intégralité des 2 000 et quelques planches de la série. Un sacré tour de force. Sa virtuosité dans sa narration est impressionnante. Comme on l’a déjà dit, il propose à ses lecteurs non seulement des planches fluides et stylisées, mais aussi des histoires secondaires qui se déroulent en arrière-plan. On ne lit pas les planches de Risso sur 100 Bullets, on les admire, on les lit puis on les détaille ! La beauté de ses ombres et de ses contrejours permet d’assoir sa maîtrise des récits sombres et des polars urbains, qui regorgent en plus de femmes hyper sexualisées. Rarement on a vu une telle symbiose entre un scénariste et un dessinateur. Le plus étonnant, c’est que jamais un épisode ne semble plus faible qu’un autre. La cohérence entre les épisodes est tout simplement bluffante. Bon, on pourra reprocher un peu trop de circonvolutions qui font que parfois on a du mal à suivre et quelques épisodes un peu trop violents, mais c’est dans le ton de la série et ce sont vraiment des reproches mineurs. 100 Bullets arrive à proposer quelque chose d’assez rare dans une série d’une telle ampleur : une fin réussie (Je n’en dirai pas plus, même sous la torture) ! Pour terminer, 100 bullets est un chef d’œuvre qui porte haut les couleurs de la diversité de la bande dessinée américaine, qui peut proposer des choses véritablement différentes que d’histoires de simples super-héros. À offrir à vos amis, à vos parents, à vous-même, vous ne serez pas déçus ! ■




A propos Doop 374 Articles
Doop lit des comics depuis une quarantaine d'années. Modérateur sur Buzzcomics depuis plus de 15 ans, il a écrit pour ce forum (avec la participation de Poulet, sa minette tigrée et capricieuse) un bon millier de critiques et une centaine d'articles très très longs qui peuvent aller de « Promethea » à « Heroes Reborn ». Il a développé une affection particulière pour les auteurs Vertigo des années 90, notamment Peter Milligan et Neil Gaiman.