Vos comics ne valent rien… Et peuvent mettre des gens au chômage ! [En Vert et Contre tous n°32]

(image © Marvel Comics)

 

Quand le succès des X-Men entraîne des fermetures de magasins

Petit retour en arrière, au début des années 90. Marvel et DC se portent plutôt bien et quelques nouveaux artistes comme Jim Lee ou Rob Liefeld sont devenus en quelques mois de véritables stars, boostant les ventes à des niveaux record. Le Spider-Man n°1 de Todd McFarlane, poussé par une flopée de couvertures alternatives et enveloppées dans du plastique avec un sticker « Marvel Collector’s Item » (Objet pour les collectionneurs) est distribué à plus de 2 350 000 unités, avec des réimpressions dépassant les 500 000 unités. Oui, Spider-Man 1 a presque atteint les 3 000 000 d’exemplaires ! Et que dire du X-Men 1 de Jim Lee et Chris Claremont avec ses 4 variant covers qui dépasse les 8 000 000 d’exemplaires ! Les directeurs de Marvel se sont bien évidemment frottés les mains. Malheureusement, ils auraient dû faire un peu plus attention. Car ce chiffre énorme a entraîné des effets assez pervers. Précisons que les magasins doivent d’abord acheter les comics avant de les vendre aux clients. Et certains ont tellement parié sur ces séries qu’ils n’avaient tout simplement plus assez d’argent pour commander des titres moins commerciaux. Le succès de ces comics a donc entraîné une baisse des ventes des autres titres (surtout chez les indépendants) ! Mais aussi des problèmes plus graves : certains comics shops ont trop commandé de numéros et se sont retrouvés avec des centaines d’exemplaires en trop, qu’ils ont bradé rapidement dans les bacs ou lors des conventions. Certains ont même fermé boutique ! Mais les éditeurs s’en moquent ! Au vu du succès phénoménal de cette technique de vente, toute l’industrie a commencé à proposer des couvertures métal, rares ou emballées.

 

 

Quand un « sorcier » lance la course à la spéculation

Arrive alors le magazine Wizard. À l’époque, il y avait très peu de magazines spécialisés dans les comics. On peut penser bien évidemment au Comics Journal mais le titre proposait souvent des interviews ou des avis très pointus sur du papier noir et blanc, par des journalistes ayant une forte connaissance du medium et des choix éditoriaux tranchés. Manquait un magazine pour la génération 90. Et c’est chose faite avec Wizard, à qui l’on ne peut pas reprocher sa bonne volonté et son envie, mais pour qui tout comics datant d’avant les années 85 n’existait pas ! Dans Wizard, tout est « hot » ou va le devenir. Le fameux « top 10 » des scénaristes et des dessinateurs, totalement arbitraire, n’est finalement rien d’autre qu’une mise en avant des séries de l’époque. Et les éditeurs se sont rendu compte qu’ils pouvaient, moyennant quelques comics inédits distribués avec Wizard, amplifier le phénomène de spéculation. De fait, les ventes de Wizard se sont envolées, atteignant jusqu’à 100 000 exemplaires par mois (de nos jours, lorsqu’un comics dépasse les 100 000 exemplaires, Marvel ou DC ouvre le champagne) ! Et que dire des pages listant les prix des comics situés toujours en fin de magazine ?! En quelques mois, les cotes des comics publiées dans Wizard sont devenues celles de référence, même si elles étaient souvent en totale contradiction avec le beaucoup plus sérieux Overstreet Comic Book Price Guide. Avec des gimmicks de vente, une publicité monstrueuse sur les nouveaux créateurs et un guide des prix misant sur la possibilité de se faire de l’argent rapidement, l’industrie s’est complètement emballée. 25% de ventes de comics en plus entre 1991 et 1992. Et la création d’Image Comics n’a bien évidemment fait qu’amplifier le problème. Youngblood 1 : 1 000 000 de copies, Spawn 1 : 1 700 000 exemplaires ! C’est la surenchère aux events et aux couvertures spéciales. Superman 75, avec la mort de Superman, atteint 6 000 000 d’exemplaires avec les rééditions et ses couvertures noires, spéciales ou cartonnées. Des télés se déplacent dans les comics shops pour voir des milliers de comics s’écouler en quelques heures. Un dernier exemple : Valiant, la compagnie dirigée par Bob Layton et Jim Shooter. Créée quelques mois plus tôt, elle propose des titres un peu aux antipodes des grandes splashpages des créateurs d’Image. Ces derniers se vendent autour de 25 000 exemplaires par mois. Et voici que Wizard, dans un numéro spécial, décide de mettre en avant la compagnie, de grimper ses cotes et de proclamer que ce sera la nouvelle compagnie du futur ! Unity 1 atteint les 150 000 exemplaires et parmi les 10 comics les plus recherchés en back issue en décembre 1992, 7 sont estampillés Valiant (chiffres fournis par Wizard, bien évidemment).

La suite ? Tout de suite !




A propos Doop 231 Articles
Doop lit des comics depuis une quarantaine d'années. Modérateur sur Buzzcomics depuis plus de 15 ans, il a écrit pour ce forum (avec la participation de Poulet, sa minette tigrée et capricieuse) un bon millier de critiques et une centaine d'articles très très longs qui peuvent aller de « Promethea » à « Heroes Reborn ». Il a développé une affection particulière pour les auteurs Vertigo des années 90, notamment Peter Milligan et Neil Gaiman.