Backrooms : notre critique du cauchemar horrifique de Kane Parsons

Mary Kline, héroine du film Backrooms
Temps de lecture estimée : 8 min.

Et si le décor devenait plus inquiétant que la créature cachée dans l’ombre ? Avec Backrooms, Kane Parsons adapte sur grand écran le phénomène horrifique né sur Internet. Mais peut-on étirer pendant deux heures une idée fondée sur des couloirs vides ? Le réalisateur parvient-il à conserver l’étrangeté de ses vidéos originales ? Et surtout, Backrooms raconte-t-il vraiment une histoire ou propose-t-il une expérience sensorielle réservée aux spectateurs très patients ? Éteignez les lumières et vérifiez vos murs. On entre dans un film aussi fascinant que franchement agaçant.

Backrooms : les 5 points essentiels à retenir

  • Backrooms transforme des lieux ordinaires en espaces profondément inquiétants.
  • Kane Parsons privilégie l’atmosphère et la désorientation plutôt que les sursauts faciles.
  • Le travail sonore constitue l’une des grandes réussites du film.
  • Chiwetel Ejiofor et Renate Reinsve apportent une présence humaine à ce cauchemar abstrait.
  • Le rythme très lent et l’absence de réponses risquent cependant de perdre une partie du public.

Backrooms ouvre une porte qu’il aurait mieux valu laisser fermée

Clark, interprété par Chiwetel Ejiofor, possède un magasin de meubles au bord de la faillite. Une nuit, pendant une coupure de courant, il traverse accidentellement un mur. Oui, comme dans un bug de jeu vidéo, sauf qu’ici personne ne peut redémarrer la console. Derrière cette paroi se trouve un dédale infini de pièces jaunâtres. Des meubles abandonnés fusionnent avec le décor, tandis que les couloirs défient toute logique. Clark tente alors de cartographier cet endroit impossible. Cependant, sa curiosité tourne rapidement à l’obsession. Sa disparition pousse sa thérapeute, Mary Kline, à suivre ses traces. Interprétée par Renate Reinsve, cette dernière découvre qu’explorer les « backrooms » revient à fouiller dans des souvenirs douloureux…

Le véritable monstre porte du papier peint jaune

Kane Parsons comprend parfaitement la force du concept original. Le danger ne vient pas seulement de la chose qui rôde au bout du couloir. En réalité, le couloir suffit largement. Chaque pièce ressemble à un bureau banal et oublié, une salle d’attente déserte ou un hôtel fermé depuis 20 ans. Pourtant, tous ces espaces conservent une étrange familiarité. On croit les reconnaître sans jamais pouvoir les identifier. Voilà le piège. Les backrooms agit comme un souvenir déformé par un mauvais rêve. Le papier peint maladif, la moquette humide et les plafonds trop bas deviennent alors malaisants voire inquiétants. Parsons filme les angles avec une patience presque sadique. Il sait que le spectateur finira par chercher un mouvement dans chaque zone sombre. Et forcément, notre imagination fait le reste du boulot.

Kane Parsons filme le vide avec une confiance impressionnante

À seulement 20 ans, Kane Parsons signe une réalisation étonnamment maîtrisée. Le jeune cinéaste connaît le pouvoir du hors-champ et refuse de tout montrer. Ainsi, sa caméra s’attarde parfois sur une porte pendant de longues secondes. Rien ne bouge. Personne ne surgit. Malgré tout, on commence à se tortiller dans son fauteuil comme si quelque chose respirait derrière nous. Le procédé paraît simple, mais il demande une précision redoutable. Une attente trop courte détruirait la tension. Une attente trop longue provoquerait un bâillement collectif. Parsons joue constamment sur cette frontière. Il réussit souvent un numéro d’équilibriste. Malheureusement, il lui arrive aussi de basculer du mauvais côté. Le vide devient alors vraiment vide, et notre montre commence soudain à exercer une étrange attraction.

Une image sale qui donne envie de nettoyer ses lunettes

Backrooms adopte fréquemment une esthétique de caméra retrouvée. L’image tremble, les lumières bavent et la profondeur paraît faussée. Autrement dit, vous aurez parfois envie de demander au projectionniste de régler la mise au point. Pourtant, cette apparente imperfection participe directement au malaise. Kane Parsons donne l’impression que les images ont été récupérées sur une cassette interdite. Le film semble même se détériorer avec ses personnages. Chaque défaut visuel nourrit donc la sensation d’assister à quelque chose qui ne devrait pas exister. Cette approche aurait facilement pu devenir un gadget de vidéaste internet. Cependant, Parsons la contrôle avec suffisamment de rigueur pour éviter le piège. Certaines compositions frappent par leur simplicité. Une ouverture sombre, un mur légèrement déplacé ou un meuble mal positionné suffisent à dérégler notre perception.

Le son de Backrooms vous attaque directement les nerfs

Le travail sonore mérite une mention particulière. Le bourdonnement des néons finit par devenir presque douloureux. Des échos lointains suggèrent aussi une présence sans jamais la confirmer. Par ailleurs, certains grondements semblent provenir des murs eux-mêmes. Le film utilise donc le silence comme une véritable menace. Chaque bruit déclenche une attente. Chaque interruption paraît annoncer une catastrophe. Dans une salle de cinéma, cette dimension sonore doit prendre une ampleur franchement oppressante. On ne regarde plus seulement Backrooms, on le subit physiquement. Le résultat rappelle parfois ces nuits où votre maison décide soudain de faire un bruit inédit. Vous savez parfaitement qu’il ne se passe rien. Mais vous allez quand même vérifier, armé d’une chaussure et d’un courage très relatif.

L’horreur née dans les entrailles d’Internet

Les backrooms viennent d’un folklore collectif développé en ligne. Pourtant, Kane Parsons ne se contente pas de recopier quelques images virales. Il traduit leur logique étrange en langage cinématographique. Son labyrinthe ressemble ainsi à l’inconscient d’Internet. Tout paraît généré, répété et légèrement artificiel. Les pièces semblent provenir de souvenirs que personne n’a vraiment vécus. D’ailleurs, cette architecture sans fonction évoque un système devenu trop vaste pour ses propres créateurs. Chaque couloir promet une destination, mais aucune destination n’arrive. Le film touche alors une peur très contemporaine. Nous avançons dans des structures infinies sans connaître leur but. Vous pensiez simplement regarder une histoire de monstre ? Dommage, vous voilà plongé dans une crise existentielle au milieu d’un magasin de moquette.

David Lynch n’est jamais très loin du labyrinthe

La comparaison avec David Lynch paraît inévitable. Backrooms partage avec Twin Peaks un goût prononcé pour les lieux familiers devenus hostiles. Kane Parsons préfère également la sensation à l’explication. Une pièce peut donc paraître absurde tout en exprimant une émotion très précise. Cependant, le réalisateur ne possède pas encore toute la souplesse de son illustre modèle. Certaines bizarreries fascinent immédiatement. D’autres donnent l’impression que le film garde volontairement ses cartes. L’ambiguïté stimule normalement l’imagination. Ici, elle frôle parfois l’esquive narrative. Parsons pose des questions, puis il change discrètement de couloir avant d’avoir à y répondre. La méthode conserve le mystère, bien entendu. Elle risque aussi d’agacer les spectateurs qui espéraient quelques éléments solides auxquels se raccrocher.

Chiwetel Ejiofor et Renate Reinsve face au papier peint

Le concept pourrait facilement avaler les personnages. Heureusement, Chiwetel Ejiofor apporte une réelle gravité à Clark. L’acteur évite les grandes crises théâtrales et joue une peur qui ronge progressivement son personnage. Son obsession devient alors crédible, même lorsque le scénario reste volontairement flou. Renate Reinsve offre également beaucoup de fragilité à son personnage de Mary Kline. Son passé douloureux nourrit le rapport qu’elle entretient avec les Backrooms. Cependant, le film lui accorde moins d’espace qu’à ses interminables corridors. On comprend que Kane Parsons souhaite montrer des humains absorbés par un lieu. Malgré tout, quelques scènes supplémentaires auraient renforcé leur évolution. Les comédiens suggèrent beaucoup de choses, mais l’écriture refuse souvent de les accompagner jusqu’au bout. Voilà deux excellents acteurs condamnés à courir derrière un concept beaucoup plus envahissant qu’eux.

Une lenteur hypnotique qui peut virer à l’anesthésie

Backrooms avance lentement. Très lentement. Par moments, on pourrait presque voir la moquette moisir (j’exagère). Cette lenteur construit pourtant une bonne partie du malaise. Le film répète les formes, étire les attentes et détruit progressivement nos repères. Toutefois, la répétition volontaire reste une répétition. Plusieurs séquences semblent dériver sans faire avancer le récit. L’hypnose laisse alors place à une certaine lassitude. Kane Parsons tient tellement à préserver son atmosphère qu’il refuse parfois d’accélérer au moment opportun. Le spectateur patient acceptera probablement cette proposition radicale. En revanche, celui qui attend un monstre toutes les dix minutes risque de souffrir.

Un film brillant comme expérience, plus fragile comme récit

Backrooms impressionne davantage par ses sensations que par son scénario. Le mystère fonctionne justement parce qu’il demeure largement incompréhensible. Pourtant, ce choix limite aussi l’attachement émotionnel. Clark et Mary subissent un cauchemar terrifiant, mais leurs parcours restent parfois secondaires. Le film préfère explorer ses espaces plutôt que ses personnages. De fait, certaines révélations manquent de poids. L’absence de réponses ne pose pas forcément problème. En revanche, le manque de progression narrative finit par affaiblir la tension. On admire les idées, la mise en scène et le travail de Danny Vermette sur les décors. Puis on se demande parfois où tout cela veut réellement nous conduire. La réponse semble assez simple : a priori nulle part. C’est cohérent avec le sujet, mais pas toujours satisfaisant pour le public.

Au final, j’admire sans doute davantage Backrooms que je ne l’aime vraiment. Mais plusieurs jours après la séance, ses couloirs continuent de rôder dans ma mémoire.

Backrooms réussit magnifiquement son univers visuel

Danny Vermette transforme la banalité en cauchemar. Chaque plafond suspendu et chaque motif de moquette participent au malaise. Rien ne paraît spectaculaire au sens traditionnel. Cependant, l’ensemble dégage une laideur parfaitement contrôlée. Le film trouve ainsi de l’horreur dans les éléments que nous cessons habituellement de regarder. Une chaise vide devient suspecte. Un angle trop propre paraît dangereux. Plusieurs images reste durablement en mémoire grâce à un simple détail déplacé. Cette économie visuelle distingue Backrooms de nombreuses productions horrifiques saturées d’effets numériques. Parsons comprend qu’une pièce vide peut provoquer davantage de peur qu’une créature montrée sous tous les angles. Quand le film réussit son coup, il transforme le beige en menace. Et franchement, parvenir à rendre une moquette effrayante constitue déjà une belle victoire artistique.

Backrooms : faut-il entrer dans le labyrinthe ?

Backrooms divisera forcément son public. Les amateurs d’explications précises risquent d’en sortir passablement énervés. Les spectateurs en quête de gore pourront également ranger leurs sacs à vomi. Kane Parsons construit une expérience psychologique fondée sur le malaise et la perte de repères. Son film possède une identité visuelle forte et un univers sonore remarquable. Chiwetel Ejiofor et Renate Reinsve lui apportent aussi une assise émotionnelle bienvenue. Cependant, le rythme étiré use parfois notre patience. Le scénario manque également de chair pour soutenir une durée plus longue. Au final, j’admire sans doute davantage Backrooms que je ne l’aime vraiment. Mais plusieurs jours après la séance, ses couloirs continuent de rôder dans ma mémoire. Et ça, mine de rien, reste la marque d’un cauchemar plutôt efficace.




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