Krypto. Sur le papier, on est quand même face au chien de Superman. Dit comme ça, on sent venir le concept un peu gadget, le truc mignon pour combler un trou dans le planning éditorial de DC. Et pourtant, ce Krypto publié par Urban Comics, qui reprend les cinq épisodes de la mini-série, a bien plus de cœur que prévu. La vraie question n’est donc pas de savoir si un comics sur le chien de Krypton est ridicule. La vraie question, c’est de savoir si Ryan North, Mike Norton et Ian Herring parviennent à transformer cette idée saugrenue en vrai récit d’aventure, d’émotion et de survie. Bonne nouvelle : oui. Avec, malgré tout, quelques limites bien visibles.

Krypto transforme une idée absurde en vraie bonne lecture
Il fallait oser. Prendre Krypto, personnage souvent rangé dans la case des curiosités un peu kitsch de l’univers Superman, et en faire le héros d’un récit quasi initiatique. Ryan North y arrive parce qu’il prend son sujet au sérieux sans jamais l’alourdir. Dès les premières pages, Krypto existe comme un vrai chien. Il n’est pas seulement une mascotte à cape. Il est affectueux, inquiet, loyal, et perdu. Bref, vivant. Du coup, le lecteur s’attache très vite à lui, parfois presque malgré lui. On commence avec un sourire en coin. On continue avec la gorge un peu serrée. C’est le genre de bascule que j’adore. Surtout quand un auteur réussit à la provoquer sans sortir les gros violons.

Le point fort de Krypto, c’est son émotion très directe
Ce qui frappe dans Krypto, c’est la simplicité de l’émotion. Pas de long monologue existentiel, pas de psychologie plaquée au forceps. Tout passe par l’attitude du chien, sa solitude, ses élans, sa façon de chercher un foyer alors que l’univers semble s’acharner sur lui. Ryan North comprend très bien une chose essentielle : pour que Krypto fonctionne, il faut que le lecteur ressente d’abord le manque, la peur et l’attachement. Ainsi, le comics joue souvent sur une émotion immédiate, presque primitive. Ça marche très bien. D’ailleurs, certains passages sont franchement cruels. Il y a même un côté déchirant qui surprend dans une série que beaucoup imagineront sans doute comme une petite friandise familiale. On est plus souvent dans le conte triste que dans la bluette cosmique.

Ryan North raconte Krypto comme un récit de survie
L’idée la plus maline du récit, c’est de faire de Krypto une sorte d’errance. Chaque épisode ajoute une étape à la trajectoire du chien, depuis Krypton jusqu’à sa place future aux côtés de Superboy. Ce choix donne à la mini-série une vraie unité, même quand elle avance par blocs successifs. Ryan North alterne alors les moments d’intimité, les rencontres, les drames et les découvertes. En revanche, il tire parfois un peu trop sur la corde du malheur. Au bout d’un moment, on a presque envie de lui crier : « Bon, ça suffit maintenant, laissez ce pauvre cabot respirer un peu. » Ce dosage un peu forcé finit par rendre certains rebondissements prévisibles. C’est dommage, car le début avait justement pour qualité de surprendre souvent.
Krypto évite le piège du comics pour enfants
Je pense que c’est là que le livre risque de surprendre pas mal de lecteurs. Vu le héros, beaucoup imagineront un album léger, gentillet, presque purement jeunesse. Or Krypto n’est pas un récit si sage. La série ose montrer la brutalité du monde, l’abandon, la violence, la cruauté humaine aussi. Lex Luthor y laisse notamment une empreinte particulièrement sinistre. Cette partie du récit fonctionne bien parce qu’elle donne du relief à l’ensemble et évite l’effet « une aventure rigolote du super-chien ». Cependant, il y a un revers. À force d’assombrir le parcours de Krypto, la série finit par frôler l’excès. Le contraste avec le concept de départ est intéressant, mais il devient parfois appuyé. On comprend l’intention. On la comprend même très vite. Pas besoin d’en remettre trois couches.
Il faut lire Krypto parce que c’est un bon récit, sincère, parfois très touchant, visuellement solide, et plus ambitieux qu’il n’en a l’air.
Mike Norton réussit l’essentiel : rendre Krypto expressif
Dessiner un chien blanc pendant cinq épisodes sans le rendre monotone, franchement, ce n’était pas gagné. Mike Norton (Revival) s’en sort très bien. Son Krypto est lisible, attachant, expressif, et ça compte énormément dans un récit où tant de choses passent par le corps, le regard et le mouvement. Il réussit aussi bien les scènes tendres que les passages de tension. Son trait n’a rien de tape-à-l’œil, mais il possède une efficacité redoutable. Surtout, il donne une vraie densité émotionnelle au personnage. On comprend ce que ressent Krypto presque sans avoir besoin d’un mot. Et ça, c’est la marque des artistes solides. En plus, Norton sait faire exister des ambiances très différentes, de la science-fiction lumineuse de Krypton à des décors terrestres plus rêches, plus hostiles. Le voyage visuel est donc cohérent du début à la fin.

Les couleurs de Ian Herring donnent une âme au récit
Le travail de Ian Herring mérite d’être salué, car il fait beaucoup plus que colorier proprement les planches. Ses couleurs accompagnent l’état émotionnel de Krypto et soulignent les ruptures du récit. Krypton brille d’une lumière presque élégante, presque irréelle. Ensuite, la Terre paraît plus sale, plus froide, plus instable. Ce contraste fonctionne très bien. D’ailleurs, Herring trouve souvent le bon équilibre entre douceur et menace. C’est particulièrement important dans une série qui navigue sans cesse entre le merveilleux, la détresse et l’espoir. Même quand le scénario appuie un peu trop sur la souffrance, les couleurs évitent au livre de sombrer dans la lourdeur. Elles gardent une forme de fluidité, une respiration. Et franchement, sur un personnage aussi visuellement simple que Krypto, ce n’était pas un mince exploit.

Le lettrage et la mise en scène de Krypto ont de vraies bonnes idées
Il faut aussi parler du travail sur la perception de Krypto. Le lettrage et la mise en scène cherchent régulièrement à nous faire ressentir le monde comme lui peut le capter. L’idée est excellente. Quand elle fonctionne, elle donne au récit une personnalité très forte. Le lecteur ne lit plus seulement une histoire sur Krypto, il entre un peu dans sa façon de percevoir les sons, les voix, les intentions. C’est malin, c’est fin, et cela renforce l’immersion. En revanche, cette trouvaille n’est pas toujours exploitée avec la même rigueur sur toute la mini-série. Certains épisodes semblent plus inspirés que d’autres sur ce point. Rien de dramatique, mais on sent que le dispositif aurait pu être poussé plus loin. Avec une telle idée de départ, j’aurais volontiers pris encore plus d’audace.
Krypto tient sa promesse, mais la mini-série n’est pas parfaite
Au final, Krypto est une réussite assez étonnante. Le comics prend un personnage que beaucoup rangent spontanément dans la catégorie des vieilleries gentiment ridicules, et il en fait un héros attachant. Ryan North (Fantastic Four) trouve le ton juste pendant une grande partie du récit. Mike Norton donne une vraie présence à son chien. Ian Herring sublime l’ensemble avec intelligence. Pourtant, tout n’est pas irréprochable. La mini-série s’attarde parfois trop dans la tristesse. Quelques facilités scénaristiques apparaissent sur la fin. Et certains lecteurs trouveront sans doute que le dernier mouvement va un peu vite. Mais franchement, ce sont des réserves modérées. Car l’essentiel est là : Krypto réussit à émouvoir, à divertir et à rappeler pourquoi l’univers de Superman fonctionne si bien quand il parle d’espoir, même avec quatre pattes et une truffe humide.
Faut-il lire Krypto chez Urban Comics ?
Oui, clairement. Pas parce que c’est une curiosité. Pas parce que James Gunn a remis Krypto dans la lumière. Pas non plus parce qu’il faut cocher la case « lecture Superman du moment ». Il faut lire Krypto parce que c’est un bon récit, sincère, parfois très touchant, visuellement solide, et plus ambitieux qu’il n’en a l’air. Bien sûr, il faut accepter un principe de départ un peu foutraque. Mais enfin, on parle de comics de super-héros. Si on commence à chipoter sur le fait qu’un chien kryptonien puisse porter tout un album, on n’a pas fini de s’ennuyer. Krypto n’est peut-être pas un chef-d’œuvre. En revanche, c’est une lecture qui a du cœur, et ça, mine de rien, c’est déja beaucoup.

Krypto, le dernier chien de Krypton est un comics publié en France par Urban Comics. Il contient : Krypto: The Last Dog of Krypton #1-5