Exquisite Corpses n°3 : la chasse prend une autre ampleur

Exquisite Corpses n°3 james tynion IV michael walsh
Temps de lecture estimée : 6 min.

Avec ce troisième numéro, Exquisite Corpses entre dans une phase beaucoup plus nerveuse. Les épisodes 4 et 5 ne se contentent plus d’aligner les morts violentes pour amateurs de tripes bien fraîches. Ils resserrent aussi l’étau autour des survivants, affinent plusieurs tueurs et donnent enfin à la série une vraie sensation d’emballement. La question devient donc simple : Exquisite Corpses sait-il surprendre, rendre ses monstres fascinants et faire exister ses civils au milieu du carnage ? La réponse est globalement oui, même si tout n’avance pas avec la même efficacité.

Exquisite Corpses accélère enfin sur l’essentiel

Le point fort de ce numéro saute aux yeux dès les premières pages. Exquisite Corpses comprend qu’il ne suffit pas d’empiler des psychopathes avec des looks cool. Il faut aussi leur donner une présence, un angle, une manière d’occuper l’espace. Sur ce plan, les épisodes 4 et 5 font le boulot avec une vraie envie de densifier le jeu de massacre. James Tynion IV et Michael Walsh continuent d’ouvrir et de refermer les chapitres avec ces scènes-cadres qui enrichissent la galerie de tueurs. Ainsi, le monde de la série paraît plus vaste, plus sale, et surtout plus organisé qu’un simple slasher sous stéroïdes.

Ce qui marche surtout, c’est la sensation de progression. Le massacre n’est plus un concept un peu abstrait balancé sur une ville en panique. De fait, les personnages comprennent peu à peu les règles, les croisements se multiplient et plusieurs intrigues jusque-là séparées commencent enfin à se toucher. On sent que Exquisite Corpses arrive à son point médian et qu’il veut maintenant faire converger ses forces. C’était nécessaire, car la série flirtait parfois avec l’effet vitrine. Là, elle commence vraiment à raconter quelque chose de consistant.

Une horreur via les personnages, pas seulement via le gore

Ce que j’aime dans Exquisite Corpses, c’est sa capacité à fabriquer de la tension par le comportement avant de la faire exploser dans le gore. L’épisode 4, écrit par Che Grayson et dessiné par Adam Gorham, l’illustre très bien avec toute la séquence du concessionnaire. Ce dernier est une ordure absolue, et le récit prend un plaisir très calculé à le rendre toujours plus poisseux. Forcément, quand l’horreur arrive, elle ne tombe pas dans le vide. Elle récompense presque une attente.

Cette mécanique fonctionne parce que la série soigne les regards, les silences et les petits gestes. Adam Gorham semble toujours chercher le moment où une scène bascule sans prévenir. En revanche, il ne force jamais l’effet. Son découpage laisse respirer la menace, puis la violence part d’un coup. Ce n’est pas subtil au sens noble du terme, on est d’accord, mais c’est rudement efficace. Exquisite Corpses comprend que le dégoût a plus d’impact quand il repose sur une bonne montée de pression.

Les tueurs d’Exquisite Corpses deviennent enfin mémorables

L’autre belle surprise de ce tome, c’est la manière dont certains tueurs gagnent en relief. L’épisode 4 repose sur un duel très tendu, tandis que le 5 préfère une dynamique plus tordue encore avec Layla Blaze et Slater. Jordie Bellaire s’amuse à écrire une forme de flirt morbide entre deux machines à tuer qui se tournent autour comme dans une romance malade. Sur le papier, cela pouvait vite devenir gênant. Pourtant, le résultat a quelque chose de franchement réjouissant dans sa folie.

Claire Roe capte très bien cette étrangeté. Son vrai talent, ici, passe par le jeu des corps et des visages. Elle donne à cette relation un mélange de trouble, de désir et de danger immédiat. Puis la scène vire à l’horreur pure, avec une brutalité sèche qui fait à la fois grimacer et sourire d’un air un peu honteux. Oui, c’est très sale. Oui, c’est aussi très amusant. Et surtout, cela aide Exquisite Corpses à sortir du simple catalogue de tueurs pour fabriquer des figures qu’on a envie de retrouver.

Les civils donnent un cœur au carnage

Heureusement, la série n’oublie pas ses personnages non armés jusqu’aux dents. Laura et Laurie apportent un ancrage humain bienvenu à ce grand concours de tarés. Leur présence évite à Exquisite Corpses de se transformer en démonstration froide. On a besoin de figures auxquelles se raccrocher, sinon le massacre finit par tourner à l’exercice de style un peu creux. Ici, ce n’est pas le cas. Leurs réactions, leur panique et leur besoin de comprendre donnent un vrai poids aux événements.

D’ailleurs, le récit gagne beaucoup quand leurs sous-intrigues se rencontrent enfin. Ce rapprochement donne une impression d’élan que la série cherchait depuis le début. Il y a aussi ce petit plaisir très simple propre au bon cinéma d’horreur : voir un personnage odieux se rapprocher d’une fin bien méritée. Exquisite Corpses sait doser ce plaisir coupable. Le lecteur n’est pas seulement spectateur du chaos en cours, il attend certaines sanctions avec une joie presque embarrassante. Et franchement, ça fonctionne trés bien.

Un spectacle graphique brutal et très lisible

Visuellement, ce numéro 3 tient solidement la route. Michael Walsh reste essentiel dans les séquences d’encadrement, car il donne une cohérence d’ensemble à cet univers de luxe obscène et de mort industrialisée. Son trait guide l’œil avec une facilité remarquable. Surtout, il impose d’emblée cette ambiance malsaine où les riches regardent le carnage comme d’autres suivent un sport de niche en sirotant un cocktail.

Du côté des chapitres principaux, Adam Gorham puis Claire Roe signent deux approches différentes mais complémentaires. Gorham excelle dans l’action physique, le choc, la nervosité des affrontements. Roe, elle, brille davantage dans l’expressivité, les postures, le malaise intime qui précède l’explosion gore. Ainsi, Exquisite Corpses varie les plaisirs sans perdre son identité. Le résultat reste lisible, nerveux et volontiers dégueulasse, ce qui est tout de même une qualité appréciable quand on lit une série qui veut vous éclabousser à la figure.

Ce troisième numéro confirme que Exquisite Corpses n’est pas qu’un joli concept de boucherie branchée. La série trouve ici un équilibre plus solide entre progression du récit, caractérisation des tueurs et ancrage humain.

Tout n’est pas encore au même niveau

Évidemment, tout n’est pas parfait. L’épisode 4 pousse un peu la série vers quelque chose de moins crédible avec une méthode de mise à mort plus spectaculaire que vraiment convaincante. Cela reste fun, mais on sent une légère dérive. Jusqu’ici, Exquisite Corpses tirait une partie de sa force de son ancrage brutalement concret. Quand elle s’éloigne trop de cette logique, elle perd un peu de son mordant. On ne décroche pas, mais l’effet est moins sec.

Le vrai point faible vient toutefois de Pretty Boy dans l’épisode 5. Son intrigue traîne. Elle donne l’impression de retenir des informations que le lecteur a déjà comprises sans apporter grand-chose de neuf en échange. La conversation autour des théories du complot, notamment, sonne comme une piste à moitié exploitée. Au final, cette portion du récit casse légèrement le rythme alors que le reste du numéro serre enfin la vis. C’est dommage, car le volume fonctionne justement mieux quand il arrête de tourner autour de son concept.

Exquisite Corpses confirme son potentiel de sale petit favori

Ce troisième numéro confirme que Exquisite Corpses n’est pas qu’un joli concept de boucherie branchée. La série trouve ici un équilibre plus solide entre progression du récit, caractérisation des tueurs et ancrage humain. Les épisodes 4 et 5 montrent qu’elle sait alterner tension, gore et portrait de monstres avec une vraie personnalité. Surtout, elle commence enfin à faire converger ses pièces au bon moment, ce qui rend l’ensemble plus prenant qu’auparavant.

Il reste bien quelques réserves. Une scène en fait un peu trop, et Pretty Boy ralentit inutilement la machine. Malgré tout, le bilan reste franchement positif. Exquisite Corpses devient plus dense, plus méchante, et parfois même un peu plus émouvante qu’on ne l’aurait cru au départ. Bref, les choses sérieuse commencent vraiment ici. Et pour une série qui vend du sang, du vice et des tueurs cabossés, c’est plutôt une excellente nouvelle.

Exquisite Corpses n°3 est un comics publié en France par Urban Comics. Il contient : Exquisite Corpses #4-5.




A propos Stéphane 839 Articles
Stéphane Le Troëdec est spécialiste des comics, traducteur et conférencier. En 2015, il s'occupe de la rubrique BD du Salon Littéraire. Ses autres hobbys sont le cinéma fantastique et les jeux. Enfin, et c'est le plus important : son chiffre porte-bonheur est le cinq, sa couleur préférée le bleu, et il n’aime pas les chats.