Les Évadés d’Alcatraz s’attaque à un fantasme américain increvable : et si les célèbres fugitifs d’Alcatraz n’étaient pas morts noyés dans la baie de San Francisco ? À partir de cette idée, Christopher Cantwell construit un récit de cavale tendu, poisseux et souvent très malin. De son côté, Tyler Crook transforme cette fuite en road trip poussiéreux, avec des paysages superbes et une vraie gueule. Alors, faut-il lire Les Évadés d’Alcatraz chez Delcourt ? Le scénario tient-il la distance ? Le dessin fait-il la différence ? Et surtout, ce comics dépasse-t-il le simple exercice de style noir ? C’est justement là que les choses deviennent intéressantes.
Les Évadés d’Alcatraz part d’une idée simple, mais redoutablement efficace
Tout part d’une idée connue, ou presque. Dans les années 60, trois hommes s’échappent de la prison la plus célèbre d’Amérique, puis disparaissent dans la nature. Officiellement, ils ont sans doute fini au fond de l’eau. En réalité, l’absence de corps a laissé le champ libre à tous les fantasmes. Christopher Cantwell récupère donc ce trou dans l’Histoire et s’y engouffre avec gourmandise.
Cependant, Les Évadés d’Alcatraz ne joue pas la carte du grand spectacle. Pas de cavale romancée façon héros plus malins que tout le monde. Ici, la fuite sent la sueur, la peur et la mauvaise décision prise au pire moment. C’est d’ailleurs ce qui rend le récit accrocheur dès les premières pages. On comprend vite que personne ne maîtrise vraiment la situation, et c’est tant mieux. Un polar qui sent le contrôle absolu, c’est souvent très joli. Un polar où tout part de travers, c’est quand même plus savoureux.

Christopher Cantwell signe un vrai récit noir, sans glamour et sans issue facile
Christopher Cantwell écrit Les Évadés d’Alcatraz comme un vrai morceau de récit noir américain. À mesure que l’intrigeu avance, la situation se dégrade. La moindre rencontre aggrave encore les choses. Quant au moindre espoir de sortie, il mène presque toujours vers un nouveau piège. On est loin du récit d’évasion triomphant. Ici, survivre semble déjà ambitieux. Partir libre, n’en parlons même pas.
Ainsi, le scénariste évite de transformer ses fugitifs en figures romantiques. Deux d’entre eux sont de vraies brutes, et le troisième n’a rien d’un stratège génial. Ce déséquilibre nourrit la tension. Le groupe avance, mais de travers. Forcément, ça grince. En parallèle, Cantwell suit aussi deux hommes lancés sur leur piste, dans une relation amoureuse clandestine qui apporte une autre texture au récit. Cette partie donne au livre une profondeur bienvenue. Elle évite surtout au comics de n’être qu’une suite de pépins sur une route ensoleillée.

Tyler Crook fait des merveilles sur Les Évadés d’Alcatraz
Disons-le franchement : Tyler Crook est immense sur ce livre. Déjà solide côté écriture, Les Évadés d’Alcatraz gagne avec lui une vraie puissance visuelle. Son trait donne à la Californie du Nord une présence constante. On ne parle pas seulement d’un décor. Il s’agit d’une matière, d’une poussière, d’une lumière sèche, presque d’une hostilité tranquille.
C’est d’ailleurs là que l’album marque le plus. Tyler Crook capte des paysages magnifiques, puis les rend vaguement sinistres. Partout, l’espace semble immense, et pourtant les personnages paraissent coincés. Routes, terrains, visages fatigués, intérieurs minables : tout finit par raconter quelque chose.

Une cavale qui devient peu à peu un voyage vers l’échec
Ce qui fonctionne très bien dans Les Évadés d’Alcatraz, c’est cette impression d’enlisement progressif. Le plan des fugitifs paraît déjà fragile à la base. Ensuite, chaque arrêt empire les choses. Une intermédiaire doit les faire sortir du pays. Un rancher local vient compliquer l’affaire. Les affiches de recherche circulent. Les visages sont connus. Rien ne s’aligne. Et comme on est dans un vrai récit noir, on devine que ça ne va pas soudainement devenir une charmante excursion au Canada.
Mais Christopher Cantwell ne se contente pas de faire monter les ennuis. Il montre aussi comment la cavale use les hommes. La peur rend nerveux. La fatigue rend stupide. La violence ressort. Le vernis craque vite, et c’est très bien vu. Le livre rappelle quelque chose de simple : dans ce genre d’histoire, fuir n’ouvre pas un horizon, mais rétrécit votre monde. À la fin, il ne reste plus grand-chose, à part quelques kilomètres de trop et des choix de plus en plus mauvais.

Les Évadés d’Alcatraz convainc presque totalement, mais sa fin divise
Là où Les Évadés d’Alcatraz risque de faire grincer, c’est dans son dernier mouvement. Le récit reste fort, cohérent, tendu, mais la conclusion n’a pas tout à fait la même puissance que ce qui précède. Elle cherche une forme d’équilibre entre noirceur, ironie du sort et échappée plus douce pour certains personnages. Sur le papier, cela se comprend. À la lecture, l’effet est un peu plus mitigé.
En revanche, ce léger flottement ne ruine pas le voyage. Il lui retire juste un peu de mordant au moment de porter l’estocade finale. Disons-le autrement : on tenait peut-être un très grand polar, et on obtient finalement un excellent polar. Ce n’est déjà pas mal. Surtout dans un registre où beaucoup de comics confondent ambiance adulte et ennui chic. Ici, On y trouve de la matière, du rythme, des personnages abîmés, et une vraie proposition visuelle. Franchement, bien des albums plus célébrés en faisaient moins.

Faut-il lire Les Évadés d’Alcatraz chez Delcourt ?
Oui, clairement. Les Évadés d’Alcatraz mérite le détour si vous aimez les polars secs, les récits de fuite condamnée et les albums qui ont une vraie identité graphique. Christopher Cantwell livre un scénario solide, tendu et souvent inspiré. Tyler Crook, lui, transforme l’essai avec un travail somptueux sur les ambiances, les corps et les paysages. Le duo tient donc quelque chose de précieux : un comics de genre qui sait où il va, même quand ses personnages, eux, sont totalement perdus.
Au final, Les Évadés d’Alcatraz n’est pas un album confortable. Tant mieux. Il avance avec de la poussière dans les dents et du sang séché sur la chemise. Ce récit raconte une fuite sans héroïsme, un rêve de liberté qui tourne mal, et une Amérique magnifique vue depuis le mauvais côté de la route. Bref, ce n’est peut-être pas le comics le plus chaleureux de l’année. Pourtant, pour qui aime le noir, le vrai, c’est une très belle pioche.

Les Évadés d’Alcatraz est un comics publié en France par Delcourt. Il contient : Out of Alcatraz #1-6.