Tony Stark, Bruce Wayne et Peter Parker en maison de retraite ! [En Vert et contre Tous n°38]

Nos héros de comics ont été créés il y a plus de 80 ou 50 ans. Et certaines de leurs origines ne fonctionnent plus. D’ailleurs, nombre d’entre eux ont vu leur histoire initiale modifiée pour s’adapter à l’air du temps. Mais est-ce réellement nécessaire ?
■ par Doop

 

C’est la faute de Stan Lee

Le gros problème des comics, c’est que personne ne pensait que cela allait durer aussi longtemps. Au départ, la stratégie de DC Comics était la bonne : ne proposer que des aventures « uniques », que le lecteur pouvait lire sans ordre et sans que les personnages n’évoluent. Prenez Superman entre la fin des années 40 et au début des années 60, en dehors de quelques évolutions naturelles (manière différente de raconter des histoires, changements graphiques) il n’a pas bougé d’un poil ! Vous pouviez globalement lire Action Comics n°110 après le n°124, cela ne changeait absolument rien. Les super-héros n’évoluaient pas. Sans rentrer dans les détails et même s’il y a eu certainement des exceptions, il a fallu attendre Marvel et Stan Lee pour que les histoires adoptent une réelle continuité, un univers réellement partagé (c’est-à-dire où certains évènements dans une série impactaient une autre série) et des personnages qui évoluent. Superman et Lois se marient en 1995, soir presque 60 ans après leur rencontre alors que Reed Richards et Sue Storm, crées presque 20 ans plus tard, se passent la bague au doigt en 1965, soit moins de dix ans après. De plus, Stan Lee n’hésitait pas à rattacher ses personnages à l’actualité de l’époque. Ce qui ne posait pas de problème. Lorsque Tony Stark prend un éclat d’obus durant la guerre du Vietnam, cela cadre avec l’époque et cela permet de donner une dimension concrète et réelle aux comics. Le seul souci, c’est que Stan Lee ne pensait pas que Tony serait plus vivant que jamais 80 ans plus tard !

 

 

Une spécificité des comics

Quand on y réfléchit un peu, il n’y a guère que les comics qui posent de réels problèmes de continuité. En effet, on a souvent dans les bandes dessinées franco-belge des histoires qui peuvent s’étaler sur des dizaines d’années mais avec un début et une fin. Et la plupart sont situées dans des mondes imaginaires ou dans le passé (Thorgal, Valerian) quand elles ne sont pas totalement déconnectées de la réalité (Asterix, Lucky Luke). Mais je ne vais pas plus loin car je suis loin d’être un spécialiste et je dis peut-être des bêtises. Quoi qu’il en soit, on n’a jamais vu en bande dessinée franco-belge une centaine de personnages évoluant dans le même univers avec au minimum 24 planches par mois depuis 1950. Dans les mangas non plus je pense mais je m’y connais encore moins. Le problème d’avoir voulu ancrer les super-héros dans la réalité, c’est qu’au bout de 30 ou 40 ans, leurs origines ne peuvent plus correspondre. Si Tony Stark était présent lors de la guerre de Vietnam, il aurait facilement 75 ans ! Même problème avec Peter Parker, photographe freelance, un métier qui n’existe plus vraiment.

 

 

Un changement du lectorat

Le problème, c’est que les super-héros, originalement destinés aux enfants, ont évolué pour plaire à un lectorat d’abord adolescent, puis adulte. De fait, la réalité s’est de plus en plus distillée dans les histoires, leur donnant une temporalité qui a créé de nombreux problèmes. De fait, pour « moderniser » leurs personnages, Marvel et DC se sont vus obligés de trouver des astuces parfois limite afin de continuer à coller aux origines de départ. On pense à un Magneto aussi vieux qu’un Captain America non congelé qui s’est vu rajeunir, puis ramener à un âge normal pour ne pas causer de soucis. DC a quant à lui été plus radical en changeant tout son univers lors de Crisis on Infinite Earths au milieu des années 80. Mais cela ne fait que reculer le problème, qui sera le même dans 40 ans où la guerre en Irak (lieu de naissance je crois du Iron Man moderne) n’aura plus aucun sens et ou l’épisode de Spider-Man sur le 11 Novembre ne pourra plus fonctionner puisque Peter aura toujours 25 ou 30 ans ! De même, on peut se demander si dans 30 ans les parents de Bruce Wayne ne vont pas mourir chez eux assassinés devant Netflix ! Cet effet s’est bien évidemment accentué avec le succès des super-héros au cinéma, qui a adapté leurs origines. Et comme souvent, le transfert s’est effectué dans les comics. J’apprends qu’on envisage de faire un Magneto et un professeur X noirs pour le reboot des X-Men par Disney afin de coller un peu mieux à l’époque. On en pense ce que l’on veut mais cela risque de donner des débats houleux, surtout en ces temps de radicalisation de la pensée. De fait, toutes ces astuces, tous ces reboots pour se situer dans le présent me gênent un peu. Cela n’invalide bien évidemment pas ce qui a été fait avant, mais sincèrement, la plupart du temps c’est amené dans des histoires de bien médiocre qualité. Un bel exemple : la mini-série Battle Scars qui nous validait le Nick Fury noir du cinéma et qui peut prétendre sans problème au titre de mini-série la plus pourrie de l’univers. Ce qui pose aussi une question. Est-il réellement nécessaire de réactualiser tous les 10 ans les origines de nos héros ?

 

 

L’ambigüité fatale

Le souci, c’est que l’essence même d’un comics de super-héros est totalement bancale ! On inscrit des personnages qui ne vieillissent pas dans une continuité historique. C’est totalement impossible. Il y a alors plusieurs possibilités. La 1ère, c’est d’évacuer totalement les origines des super-héros. Le lecteur a une idée de la création de Spider-Man, d’Iron Man, de Batman, ce n’est pas la peine de vouloir à chaque fois les recontextualiser, surtout quand cela n’apporte rien de plus qu’un peu de modernité. Peu importe l’endroit où Tony Stark s’est pris un éclat d’obus, si son aventure est géniale, ce n’est pas un problème. Tony a été blessé pendant une guerre, Peter mordu par une araignée, le reste, on s’en moque. La 2nde, c’est de jouer le jeu jusqu’au bout, à savoir faire vieillir les personnages et passer le flambeau. Impossible me dira-t-on ! Et pourtant, c’est grosso modo ce que DC avait réussi à faire avec Green Lantern, Flash et Green Arrow. Wally West, Kyle Rayner et Connor ont connu un réel succès. D’ailleurs, tout ce qui a été écrit par Geoff Johns sur Green Lantern aurait quasiment pu se passer avec Kyle dans le rôle du héros sans trop de changements. Ce rétropédalage a d’ailleurs été fatal à tous ces héros de la deuxième génération et que j’ai adoré dans les années 90 et 2000. La plupart des aventures de Batman pourraient très bien se passer avec un Dick Grayson derrière la cape, où une Donna Troy derrière le bustier de Wonder Woman. Tant que c’est bien écrit, cela ne pose pas de problème. Cela pousserait aussi à créer de nouveaux personnages plus en phase avec le temps sans toucher aux anciens. Ce serait en revanche plus difficile pour Marvel, moins au fait de cette notion d’héritage. C’est ce que fait Erik Larsen sur Savage Dragon, où les personnages évoluent en temps réel. Mais jamais Marvel n’osera franchir le pas. DC non plus d’ailleurs. Ce serait pourtant une solution qui me plairait beaucoup. Tant que c’est bien fait ! ■

 




A propos Doop 244 Articles
Doop lit des comics depuis une quarantaine d'années. Modérateur sur Buzzcomics depuis plus de 15 ans, il a écrit pour ce forum (avec la participation de Poulet, sa minette tigrée et capricieuse) un bon millier de critiques et une centaine d'articles très très longs qui peuvent aller de « Promethea » à « Heroes Reborn ». Il a développé une affection particulière pour les auteurs Vertigo des années 90, notamment Peter Milligan et Neil Gaiman.