Il y avait franchement de quoi saliver devant Stand Still. Un concept de science-fiction simple et accrocheur, un sociopathe en roue libre, un inventeur lancé à sa poursuite, un format à l’italienne qui promet du grand spectacle, et surtout cette impression immédiate d’avoir entre les mains un album qui veut sortir du lot. La grande question, évidemment, c’est de savoir si Stand Still tient réellement ses promesses sur la durée. Est-ce que le format italien est utile ? Est-ce un thriller nerveux qui assume son délire ? Est-ce un récit plus profond qu’il n’en a l’air ? Et surtout, est-ce que Lee Loughridge transforme sa très bonne idée en grand comics, ou en jolie déception bien emballée ? Car oui, derrière le bel objet signé Delcourt, il y a un album qui donne d’abord très envie avant de laisser un petit goût de gâchis.

Stand Still repose sur un concept immédiatement séduisant
Le point fort le plus évident de Stand Still, c’est sa promesse de départ. Ryker Ruel a mis la main sur une machine capable de figer le temps, et il s’en sert comme le pire individu possible s’en servirait. De fait, Lee Loughridge pose d’emblée une mécanique efficace. On comprend vite l’intérêt dramatique du dispositif, car ce pouvoir transforme chaque scène en terrain de jeu malsain. Dès les premières pages, le récit impose une tension particulière. Le temps arrêté permet à Ryker de devenir une sorte de prédateur absolu, presque invincible, ce qui donne à ses apparitions un parfum de catastrophe imminente.
Mais ce qui fonctionne surtout, c’est la manière dont Stand Still organise son suspense autour de deux trajectoires. D’un côté, il y a Ryker, sociopathe flamboyant, vulgaire, brutal, imprévisible. De l’autre, il y a Colin, le scientifique à l’origine de la machine, qui tente de comprendre les dégâts provoqués par sa création et de limiter la casse. Ainsi, le récit avance sur un double rail très lisible. L’un apporte l’action, l’autre la poursuite et les explications. Ce n’est pas révolutionnaire, mais c’est sacrément efficace au début.

Lee Loughridge sait accrocher le lecteur, puis perd peu à peu la main
Pendant une bonne moitié d’album, Stand Still donne le sentiment de tenir quelque chose. Lee Loughridge construit un vrai mystère autour de Ryker Ruel. Qui est-il exactement ? Pourquoi agit-il ainsi ? Jusqu’où va aller cette fuite en avant meurtrière ? Cette part d’ombre nourrit la lecture, car le personnage reste d’abord plus intrigant que vraiment expliqué. Et ça, c’est toujours une bonne nouvelle. Un monstre demeure plus captivant quand le récit ne le décortique pas trop vite.
Malheureusement, cette belle dynamique s’effrite lorsque le scénario commence à dévoiler ses cartes. En réalité, Stand Still glisse alors vers quelque chose de beaucoup plus classique. Le thriller tendu et étrange devient peu à peu un récit de trauma, de vengeance et de rédemption bien plus attendu. Ce n’est pas illisible, loin de là. Cependant, on sent que Loughridge, excellent coloriste mais scénariste débutant, n’arrive pas toujours à canaliser ses idées. Certaines bifurcations paraissent abruptes. Certains enjeux changent de nature sans vraie transition solide. Au final, le récit ne s’écroule pas complètement, mais il perd cette singularité qui faisait tout son sel au départ.

Ryker Ruel est fascinant, mais Stand Still ne sait pas toujours quoi faire de lui
Ryker Ruel est clairement l’élément le plus marquant de Stand Still. C’est un sale type, un pur toxique, un sociopathe bavard, et il monopolise immédiatement l’attention. Lee Loughridge lui donne une présence très forte. Il parle beaucoup, fanfaronne, provoque, massacre, parade. Bref, c’est un personnage qui vampirise littéralement l’album. Et, d’une certaine manière, c’est logique. Il est conçu comme une force de destruction. Le problème, c’est que tout tourne tellement autour de lui que le récit finit par adopter son point de vue plus qu’il ne le met à distance.
C’est là que Stand Still devient plus embarrassant. Car le comics semble parfois hésiter entre critique et fascination. Ryker devrait rester une ordure inquiétante. Pourtant, le scénario lui offre peu à peu une épaisseur tragique qui brouille le propos. En face, Colin manque de relief pour constituer un véritable contrepoint moral. Il poursuit Ryker, mais il n’incarne jamais une voix assez forte pour équilibrer le récit. Du coup, l’album flotte parfois dans une zone étrange, presque involontairement complaisante. Ce n’est pas forcément l’intention de Lee Loughridge, mais c’est bien l’effet produit.

Stand Still séduit par son énergie, mais ses règles ne tiennent pas toujours debout
Le gros moteur de Stand Still, c’est aussi son sens du mouvement. L’album se lit vite. Il avance bien. Il sait produire des séquences chocs. Il a de l’allure. On sent même une envie de cinéma dans sa manière de découper l’espace et d’orchestrer les affrontements. Pourtant, plus on avance, plus on remarque que la logique interne du récit devient fragile. Et là, ça coince.
Comme souvent en science-fiction, tout repose sur la crédibilité des règles que l’auteur établit lui-même. Or, Stand Still introduit plusieurs éléments qui finissent par perturber la lecture au lieu de la stimuler. Certaines conséquences du temps figé semblent admises dans une scène puis oubliées dans la suivante. Certaines contraintes physiques surgissent puis disparaissent. Certaines explications scientifiques paraissent surtout là pour faire avancer l’intrigue au moment opportun. Ce n’est pas forcément rédhibitoire dans un récit aussi nerveux, mais ça grignote peu à peu l’adhésion. Car plus le scénario veut se montrer sérieux, plus ses incohérences sautent aux yeux.
Il faut accepter que Stand Still reste en dessous de son potentiel. C’est un album divertissant, parfois très excitant, mais jamais aussi fort qu’il le promet dans sa première moitié.
Andrew Robinson porte longtemps l’album à bout de bras
Graphiquement, la première partie de Stand Still doit énormément au travail d’Andrew Robinson. Son dessin donne à l’album une vraie identité. Il y a de l’élégance, du nerf, de la gueule. Les planches profitent du format horizontal pour déployer une belle ampleur. On pense parfois à une mise en scène très cinématographique, avec un goût évident pour les cases étirées, les compositions panoramiques et les visages chargés en tension. D’ailleurs, c’est ce souffle visuel qui permet au récit de garder un vrai pouvoir d’attraction, même lorsque le scénario commence à montrer ses limites.
Ce n’est pas parfait pour autant. Certains visages peuvent se ressembler. Le sens de lecture demande parfois un petit temps d’adaptation. Le format à l’italienne n’a pas toujours une utilité narrative absolue. Mais franchement, ce serait pinailler. Andrew Robinson donne à Stand Still sa dimension la plus séduisante. Il apporte du style, de l’énergie et une vraie personnalité plastique. Sans lui, je pense que l’album n’aurait pas du tout dégagé la même promesse. Et c’est précisément pour ça que la suite fait aussi mal.

Le remplacement par Alex Riegel casse une partie du charme
À partir d’un certain moment, Alex Riegel prend le relais au dessin. Et là, il y a un vrai choc. Pas un petit ajustement. Pas une variation discrète. Non, un vrai changement de texture, de ton et de perception. Son trait plus brut, plus indépendant, plus rugueux, tranche franchement avec la proposition d’Andrew Robinson. Pris isolément, ce style pourrait sans doute avoir sa pertinence. Mais dans Stand Still, il ressemble surtout à une rupture brutale.
Le problème n’est donc pas de savoir si Alex Riegel dessine mal. Le problème, c’est que ce changement intervient dans une partie du récit déjà plus fragile. Résultat, l’album perd d’un coup un de ses meilleurs arguments au moment exact où il aurait eu besoin d’un surcroît de maîtrise. Lee Loughridge explique en postface qu’Alex Riegel leur a permis de terminer la série. Très bien. On comprend la logique de production. Pourtant, à la lecture, le basculement reste douloureux. Le plaisir visuel diminue nettement, et cette cassure accentue encore l’impression d’un projet qui s’est partiellement dégonflé en cours de route.

L’édition Delcourt fait de Stand Still un bel objet, mais pas un grand album
Il faut quand même rendre à Delcourt ce qui appartient à Delcourt. L’édition française de Stand Still a de l’allure. Le format à l’italienne attire l’œil. Le fourreau cartonné apporte un vrai cachet. L’objet donne envie. En rayon, il sort clairement du lot. Et dans un marché où beaucoup d’albums finissent par se ressembler physiquement, ce genre d’effort mérite d’être salué. D’ailleurs, quand on aime les comics comme objets, celui-ci coche plusieurs cases très plaisantes.
Mais un bel écrin ne suffit pas à transformer une frustration en coup de cœur. Et c’est tout le paradoxe de Stand Still. L’album possède plusieurs attributs du titre marquant. Une bonne idée. Un personnage fort. Une proposition graphique séduisante. Une édition soignée. Malgré tout, l’ensemble ne décolle jamais complètement. La faute à une deuxième moitié moins inspirée, à des choix narratifs parfois bancals, et à cette impression persistente que Lee Loughridge avait matière à faire beaucoup mieux. On lit donc Stand Still avec cette sensation un peu cruelle d’avoir aperçu un très bon comics qui n’existe qu’à moitié.
Faut-il lire Stand Still malgré tout ?
Oui, mais avec les bonnes attentes. Si vous cherchez un thriller de science-fiction impeccable, cohérent de bout en bout et parfaitement maîtrisé, Stand Still risque de vous frustrer assez vite. En revanche, si vous aimez les concepts accrocheurs, les personnages malsains, les albums au look affirmé et les récits d’action qui ont du nerf, il y a largement de quoi passer un bon moment. Le début est franchement emballant, et la partie dessinée par Andrew Robinson vaut à elle seule le détour.
En revanche, il faut accepter que Stand Still reste en dessous de son potentiel. C’est un album divertissant, parfois très excitant, mais jamais aussi fort qu’il le promet dans sa première moitié. Au final, je retiens surtout un comics qui allume plusieurs mèches sans provoquer l’explosion espérée. Et c’est sans doute ce qui le résume le mieux : une lecture agréable, un bel objet, une vraie idée, mais aussi un petit sentiment de raté. Ce genre de frustration est presque plus douloureuse qu’un mauvais album, car on voit exactement ce qu’il aurai pu devenir.

Stand Still est un comics publié en France par Delcourt. Il contient : Standstill #1-6.