Un internat chic et une élève retrouvée morte après une représentation de théâtre. Avec This Place Kills Me, Mariko Tamaki et Nicole Goux installent le polar noir chez Hi Comics. Mais que vaut l’enquête ? Les personnages dépassent-ils les clichés du lycée américain ? Et faut-il encore avoir seize ans pour apprécier ce roman graphique ? Car sous ses airs de thriller adolescent, l’album réserve surtout un portrait assez cruel de la vie en communauté…

Les 5 points essentiels de This Place Kills Me
- Une histoire complète : Abby enquête sur la mort d’une élève dans un internat féminin.
- Un vrai point fort humain : sa relation avec Claire donne de l’épaisseur au récit.
- Une ambiance étouffante : les réputations pèsent lourd dans cette communauté qui scrute les différences.
- Un dessin expressif : Nicole Goux travaille les attitudes dans une palette de gris et de rose.
- Une réserve côté suspense : les habitués du polar risquent d’anticiper certaines révélations.

This Place Kills Me : Juliette ne survit pas
À l’Académie Wilberton , Elizabeth Woodward tient le rôle de Juliette au club de théâtre et occupe le sommet de la hiérarchie scolaire. Le lendemain de la première de Roméo et Juliette, elle meurt. La police conclut au suicide, mais Abby Kita refuse cette explication. Nouvelle dans l’établissement, elle compte parmi les dernières personnes à lui avoir parlé. La voilà donc lancée dans une enquête qui va sérieusement agacer son entourage. Parce qu’ici, on aime beaucoup les bonnes manières, nettement moins les questions gênantes. Mariko Tamaki pose ainsi un point de départ efficace, sans nous noyer sous les explications. Pourtant, Abby traîne aussi son propre passé. Et dans ce petit monde, certains aimeraient bien qu’elle retourne s’occuper de ses affaires…

Une école où la réputation fait la loi
Le cadre scolaire donne à l’album son caractère franchement étouffant. Tout le monde connaît tout le monde, et chacun surveille sa place. Le club de théâtre fonctionne comme une petite aristocratie, avec ses vedettes et ses laissées-pour-compte. Bon, pour l’épanouissement personnel, on repassera. Surtout, Mariko Tamaki relie les mesquineries des élèves aux rapports de pouvoir entretenus par les adultes. L’autorité ne garantit donc aucune protection systématique. Le récit montre comment une communauté fabrique des coupables commodes et défend sa tranquillité. Ainsi, la menace ne se limite pas seulement à l’identité d’un éventuel meurtrier. Une rumeur suffit parfois à vous retrouver coincée contre un mur par une autre élève. Et personne n’a besoin de se salir les mains.

Abby et Claire, le duo qui fait tenir l’album
La relation entre Abby et sa coturne Claire constitue le meilleur moteur du livre. Au départ, l’entente ne fait pas franchement rêver. Claire, apprentie journaliste, garde ses distances, tandis qu’Abby encaisse les regards et les sous-entendus. Pourtant, Mariko Tamaki fait évoluer leur rapprochement avec une vraie patience. Une confidence entrouvre une porte, puis un geste permet d’accorder un peu de confiance. Rien ne transforme brutalement ces deux adolescentes en meilleures copines du monde. D’ailleurs, leurs défauts continuent d’exister même quand elles deviennent attachantes. Cette progression donne du poids aux moments intimes et accompagne l’enquête sans la parasiter. On peut deviner une piste et continuer à tourner les pages pour elles. Voilà déjà une belle réussite.
Grandir quand les autres vous condamnent
L’homophobie nourrit directement la violence du récit et l’isolement d’Abby. Mariko Tamaki situe l’histoire à la fin des années 1980, dans un environnement peu accueillant pour une adolescente queer. Mais elle évite de réduire son héroïne à un sujet de société. Abby cherche aussi une place et le droit de comprendre ce qui lui arrive. La musique (Abby trimballe partout son walkman) lui offre d’ailleurs un refuge très concret, à l’abri des commentaires. Cette solitude donne au polar une gravité qui dépasse les querelles de couloir. Surtout, le comics montre combien les jugements collectifs abîment les individus.

Nicole Goux dessine la solitude au milieu des autres
Le travail de Nicole Goux repose surtout sur les attitudes et l’occupation de l’espace. Un personnage peut remplir une case et sembler terriblement seul. À l’inverse, une proximité physique ne garantit aucune complicité. La dessinatrice rend ainsi les échanges lisibles sans surcharger les dialogues. Sa palette limitée, entre gris et rose saumon, apporte une identité immédiatement reconnaissable. Pourtant, ce choix possède aussi son revers : une certaine uniformité visuelle peut atténuer les différences entre les scènes. Les amateurs de contrastes spectaculaires risquent donc de rester un peu sur leur faim. Le trait privilégie cependant l’expression, et quelques regards en disent long. Nicole Goux fait passer beaucoup de choses sans venir les souligner au marqueur.

Une enquête efficace, mais quelques ficelles dépassent
Le principal bémol de This Place Kills Me concerne son mystère, assez classique dans sa construction. Les lecteurs qui fréquentent régulièrement le polar reconnaîtront sans doute certaines pistes avant l’héroïne. Mariko Tamaki entretient malgré tout l’intérêt grâce aux conséquences de ses découvertes sur les personnages. Le mélange de bande dessinée et de documents écrits accompagne aussi la recherche de vérité. Cependant, cette présentation ne transforme pas chaque révélation en coup de massue. Quelques personnages secondaires manquent également de relief face au duo central. On aurait aimé les distinguer aussi facilement que les figures principales. Bref, l’intrigue fait le boulot, mais elle impressionne moins que les rapports humains. Certains indices deviennent même assez voyant.

This Place Kills Me : faut-il pousser la porte de l’académie Wilberton ?
This Place Kills Me mérite le détour pour ses personnages et son atmosphère oppressante. Mariko Tamaki observe avec justesse les dégâts du rejet, tandis que Nicole Goux donne corps aux silences. L’ensemble propose donc une lecture sensible, malgré un suspense qui ne renversera pas les vieux briscards du genre. Le cadre adolescent ne devrait surtout pas décourager les lecteurs adultes. Sous les rivalités scolaires, l’album parle de mécanismes qu’on retrouve malheureusement bien après le lycée. En revanche, mieux vaut ajuster ses attentes si l’on cherche une mécanique policière redoutable. Une bonne pioche pour qui aime les polars centrés sur leurs personnages. Et une école qu’on préfère franchement visiter uniquement dans un comics…

This place kills me est un comics publié en France chez HiComics. Il contient : This Place kills me.