Thanksgiving : quand le repas de famille vire au cauchemar

Thanksgiving Delcourt comics
Temps de lecture estimée : 6 min.

Un repas de famille, ça peut déjà tourner au cauchemar quand quelqu’un lance une discussion politique. Avec Thanksgiving, Mark Russell et Alain Mauricet ajoutent un tueur en série dans l’équation. Et forcément, ça complique la digestion. Publié chez Delcourt, ce récit complet transforme une réunion familiale en comédie noire avec en ligne de mire la banalisation de la haine. Mais cette satire américaine dépasse-t-elle la simple provocation ? Et son format court lui permet-il de développer autre chose qu’une bonne idée ?

Les 5 points essentiels de Thanksgiving

  • Un repas de famille qui dérape. Dans Thanksgiving, une réunion traditionnelle révèle des secrets liés à un tueur en série.
  • Une satire politique mordante. Mark Russell interroge la banalisation du racisme et les excuses qu’on accorde à ses proches.
  • Un humour noir dérangeant. Le décalage entre l’horreur et les réactions des convives provoque un rire franchement inconfortable.
  • Un dessin au service du malaise. Alain Mauricet donne aux personnages une apparence familière qui renforce l’efficacité du huis clos.
  • Un récit court, parfois démonstratif. Cet album de 48 pages publié chez Delcourt frappe juste, mais ne permet pas d’approfondir certains personnages.

Thanksgiving : une famille américaine presque comme les autres

Chez les Grandt, Thanksgiving rassemble la famille autour du repas traditionnel. Jo retrouve ses proches, avec leurs petites habitudes et leurs opinions nettement moins attendrissantes. Sa grand-mère tient des propos racistes, tandis que son grand-père semble avoir renoncé à s’intéresser à autre chose que les programmes tv et la bouffe. Heureusement, l’oncle Stan, vedette d’un jeu télévisé, apporte sa bonne humeur. Bref, on pourrait presque passer une soirée tranquille, à condition d’avaler certaines remarques avec la purée. Mais une tradition familiale invite chacun à dévoiler un secret personnel. Et là, forcément, la conversation prend une tout autre tournure. Car un meurtrier surnommé le « Tueur au cou de dinde » frappe pendant cette période de l’année. Ses crimes vont occuper une place encombrante dans les échanges. Je vous conseille d’ailleurs d’en savoir le moins possible avant d’ouvrir l’album. Sur un récit aussi court, certaines révélations méritent qu’on leur laisse une chance.

Le plus inquiétant, c’est la famille !

La grande réussite de Thanksgiving tient aux réactions des convives face à l’horreur. Mark Russell observe les arrangements que chacun accepte pour préserver ses habitudes. Une remarque raciste passe parce qu’on connaît la personne depuis toujours. Puis une violence trouve des excuses parce que ses victimes comptent moins que les autres. Et, progressivement, la famille déplace les limites de l’acceptable. Le mécanisme fonctionne parce qu’il part d’un comportement très ordinaire : éviter une dispute pendant le repas. Sauf qu’à force de vouloir sauver l’ambiance, certains finissent par sacrifier leur conscience. Bon, vous me direz, on connaît tous ces discussions où personne ne veut faire de vagues. Cependant, Mark Russell pousse cette lâcheté quotidienne jusqu’à une conséquence franchement glaçante. L’affection familiale devient alors une formidable machine à fabriquer des circonstances atténuantes.

Une satire politique qui ne cache pas ses intentions

Avec Thanksgiving, Mark Russell vise clairement la normalisation de la violence raciste dans la société américaine. Le « Tueur au cou de dinde » s’en prend aux immigrés mexicains, et les réactions à ses crimes révèlent les convictions de chacun. Certains s’indignent, tandis que d’autres relativisent ou regardent ailleurs. Surtout, le scénariste montre comment une communauté finit par intégrer l’inhumain dans son paysage quotidien. Le meurtrier revient à chaque fête, presque comme une tradition supplémentaire. Charmant programme, hein ? Derrière cette idée, Mark Russell interroge aussi une nostalgie dangereuse. On s’accroche au souvenir rassurant de ses proches pour éviter de regarder ce qu’ils deviennent. Ainsi, les liens familiaux servent de refuge à des comportements qu’on condamnerait chez un inconnu. Le propos manque parfois de subtilité, mais sa colère lui donne une vraie force. Difficile, en tout cas, de prétendre qu’on n’a pas compris la cible.

Un humour noir qui laisse un goût franchement amer

L’humour fonctionne surtout grâce au décalage entre la gravité des événements et les réactions de la tablée. Les personnages poursuivent leurs raisonnements avec un aplomb qui rend leurs propos encore plus affreux. Pourtant, Mark Russell évite de transformer chaque échange en concours de bons mots. Le malaise vient justement de cette impression de normalité. Une énormité surgit dans la conversation, puis quelqu’un trouve encore le moyen de l’accommoder. On rit, mais le rire coince assez vite. D’ailleurs, l’album tire davantage sa force de cette gêne que de ses débordements sanglants. Les amateurs d’horreur peuvent donc ajuster leurs attentes : la menace passe beaucoup par les dialogues. Le récit cherche à installer une inquiétude morale, jusque dans les échanges les plus domestiques. Et franchement, voir des gens argumenter tranquillement autour de l’inacceptable peut faire son petit effet.

Alain Mauricet rend l’horreur terriblement ordinaire

Le dessin d’Alain Mauricet (Old Lady Harley) accompagne parfaitement cette comédie du déni. Son trait expressif garde les personnages proches du quotidien, même lorsque la situation dérape. Ainsi, les visages donnent du poids aux réactions sans transformer systématiquement les convives en caricatures grotesques. Cette retenue compte beaucoup. Un dessin trop outrancier aurait offert une échappatoire confortable au lecteur : ces gens seraient devenus de simples pantins. Ici, au contraire, leurs attitudes conservent quelque chose de familier. Alain Mauricet assure également les couleurs, et son travail maintient la lisibilité des échanges. Le cadre domestique garde son apparence accueillante alors que les conversations deviennent franchement inquiétantes. Cependant, cette efficacité repose davantage sur le jeu des personnages que sur une mise en scène spectaculaire. Le dessinateur sert le huis clos, avec suffisamment de souplesse pour que cette réunion de famille ne ressemble jamais à une succession de têtes parlantes.

Mark Russell signe une satire mordante, et Alain Mauricet lui donne des visages suffisamment ordinaires pour entretenir le malaise. L’ensemble fonctionne particulièrement bien lorsqu’il montre les excuses que chacun invente pour continuer à vivre tranquillement.

Un format court qui force parfois la démonstration

Thanksgiving avance vite, et cette concision constitue aussi sa principale limite. Mark Russell installe son dispositif sans perdre de temps, puis conduit sa famille vers une conclusion brutale. Cependant, certains personnages incarnent surtout une attitude face au problème. On comprend rapidement leur rôle dans la démonstration, parfois avant de les découvrir comme individus. Quelques réactions deviennent donc prévisibles, même si les révélations entretiennent la tension. Le propos politique appuie également un peu fort par endroits. À force de souligner les compromissions, le scénario réduit l’espace que le lecteur pourrait occuper lui-même. Ces limites restent toutefois cohérentes avec l’ambition de cette courte parabole. Mark Russell cherche l’impact immédiat, avec le risque de simplifier certaines nuances. Plusieurs personnages restent ainsi un peu schématique. J’aurais aimé davantage d’épaisseur autour de la table, quitte à prolonger légèrement le repas.

Faut-il lire Thanksgiving ?

Thanksgiving mérite le détour pour sa manière de transformer la fidélité familiale en questionnement moral. Mark Russell signe une satire mordante, et Alain Mauricet lui donne des visages suffisamment ordinaires pour entretenir le malaise. L’ensemble fonctionne particulièrement bien lorsqu’il montre les excuses que chacun invente pour continuer à vivre tranquillement. En revanche, le format court limite la profondeur des personnages, tandis que la démonstration manque parfois de finesse. Mieux vaut donc venir chercher une comédie noire politique qu’une longue intrigue horrifique. Les lecteurs sensibles aux récits grinçants devraient apprécier cette réunion de famille qui part sérieusement en sucette. Au final, l’album laisse une question désagréable derrière lui : jusqu’où accepter ses proches quand ils franchissent l’inacceptable ? Pour un petit repas entre gens qui s’aiment, ça commence à faire lourd sur l’estomac.

Thanksgiving est un comics publié en France par Delcourt. Il contient : Thanksgiving.




A propos Stéphane 904 Articles
Stéphane Le Troëdec est spécialiste des comics, traducteur et conférencier. En 2015, il s'occupe de la rubrique BD du Salon Littéraire. Ses autres hobbys sont le cinéma fantastique et les jeux. Enfin, et c'est le plus important : son chiffre porte-bonheur est le cinq, sa couleur préférée le bleu, et il n’aime pas les chats.