Bon, quand le scénariste de GTA débarque dans les comics avec David Lapham au dessin, forcément, on tend l’oreille. Avec American Caper, Dan Houser et Jeffrey Jones nous embarquent dans le Wyoming. Urban Comics rassemble ici les quatre premiers épisodes d’une série criminelle qui n’aime pas beaucoup les gens bien propres sur eux. Alors, le passage du jeu vidéo à la BD fonctionne-t-il ? La satire dépasse-t-elle la collection de gros clichés ? Surtout, cette première livraison donne-t-elle envie de revenir voir des personnages franchement peu recommandables ?

Les 5 points essentiels d’American Caper, tome 1
- American Caper croise les trajectoires de personnages peu recommandables dans une petite ville du Wyoming.
- Dan Houser et Jeffrey Jones associent intrigue criminelle et satire de l’Amérique contemporaine.
- David Lapham, Chris Anderson et Lee Loughridge donnent une vraie personnalité visuelle au récit.
- Le tome 1 retrouve plusieurs obsessions de GTA, avec un écho au rêve américain de Red Dead Redemption.
- L’ensemble accroche, mais les caricatures appuyées et la mise en place peuvent freiner la lecture.

American Caper : de beaux paysages et des voisins à problèmes
Bienvenue à Verona, dans le Wyoming, où William Hamilton traîne une addiction au jeu et une vie familiale franchement sinistre. Cet avocat se déteste, et son entourage ne fait pas grand-chose pour lui remonter le moral. À côté, Orson Charmer affiche une réussite familiale presque suspecte. Seulement, les apparences cachent des activités nettement moins présentables. Autour d’eux, des affaires immobilières douteuses attirent des gens qui confondent volontiers ambition et absence de scrupules. Dan Houser et Jeffrey Jones installent ainsi un polar choral, avec plusieurs trajectoires promises à la collision. Ici, le cadre compte autant que ses habitants. On pourrait passer ses vacances dans ces beaux paysages. En revanche, confier les clés de sa maison aux voisins paraît déjà beaucoup moins raisonnable. Voilà une entrée en matière qui donne envie de savoir où tout cela va déraper.

Une famille qui transforme chaque discussion en champ de bataille
La famille Hamilton donne à American Caper son meilleur point d’entrée : une cellule familiale où personne ne supporte plus personne. L’épouse de William, Marnie, nourrit ses colères avec les réseaux sociaux et les théories du complot. Sa fille Arabella fréquente un univers militant opposé, avec une certitude tout aussi encombrante. Pendant ce temps, Brian cherche dans les jeux vidéo une importance que son quotidien lui refuse. Tout en lorgnant sa jolie voisine, William observe le désastre, mais sa lucidité ne le rend pas meilleur. C’est même tout le problème : comprendre ses propres défauts ne suffit pas à les corriger. Les auteurs tirent de ces décalages un humour noir assez mordant. Cependant, le portrait fonctionne surtout quand il laisse apparaître la détresse derrière les insultes. On reconnaît alors des comportements familiers, même en poussant les curseurs très loin. Et là, le rire commence à coincer un peu.

La satire vise juste, mais elle tape parfois trop fort
American Caper réussit ses meilleures piques quand il montre comment chacun justifie ses petites saloperies. Le milliardaire qui joue au cow-boy achète une identité aussi facilement qu’une propriété. D’autres s’inventent une mission morale pour mieux oublier leurs contradictions. Ainsi, les auteurs rapprochent la cupidité des guerres culturelles qui occupent tout l’espace. Pendant que les gens s’engueulent, les affaires continuent. C’est bien vu, et souvent assez drôle. Pourtant, certaines caricatures arrivent avec leur étiquette collée sur le front. Marnie, l’épouse complotiste, concentre tellement de travers que le portrait manque parfois d’air. Le problème touche aussi la répétition des outrances. À force de montrer des personnages tous persuadés d’avoir raison, le récit risque de reconduire la même blague. La charge reste efficace, mais quelques nuances supplémentaires lui donneraient encore plus de force.

L’héritage de GTA se retrouve jusque dans les fausses publicités
Le lien avec Grand Theft Auto saute aux yeux dès que les personnages ouvrent la bouche. Dan Houser et Jeffrey Jones retrouvent leurs dialogues agressifs, avec des individus qui pensent mériter beaucoup mieux que leur vie. Surtout, les fausses publicités prolongent cette satire au-delà de l’intrigue principale. Comme les réclames radiophoniques de GTA, elles racontent une société à travers ce qu’elle essaie de vendre. Ce procédé donne de l’épaisseur au décor, tout en ajoutant des gags. Certaines séquences évoquent aussi la préparation d’une mission : des intérêts convergent, puis les mauvaises décisions compliquent tout. Cependant, le plaisir repose ici sur les interactions et leurs conséquences. Le lecteur suit le désastre sans pouvoir reprendre la main. Et franchement, laisser ces gens gérer leurs problèmes suffit déjà à produire une belle pagaille.

Red Dead Redemption : quand le rêve américain finit en opération immobilière
Le rapprochement avec Red Dead Redemption passe surtout par le rapport au territoire et à la réussite. Dan Houser revient vers des paysages de l’Ouest où l’argent décide largement du sort des gens. Seulement, les ambitions contemporaines prennent ici la forme de projets immobiliers et de fortunes importées. Le milliardaire déguisé en cow-boy offre un raccourci assez savoureux : il achète les signes du mythe sans en partager l’expérience. On peut donc lire American Caper comme un écho grinçant aux promesses américaines que Red Dead Redemption interrogeait déjà. Le rapprochement reste thématique, avec une différence de ton considérable. Le jeu accordait une place importante à la mélancolie. Cette BD préfère le ridicule et la méchanceté. Malgré tout, les deux univers posent une question voisine : que valent les grands principes quand l’intérêt personnel prend les commandes ?

David Lapham et Chris Anderson donnent du relief aux sales types
Le dessin constitue un véritable argument pour American Caper, et pas uniquement grâce au nom de David Lapham. L’auteur de Stray Bullets apporte son sens du récit et des personnages sous pression. Chris Anderson assure les finitions, avec un trait qui accentue les expressions et les textures. Leur association fait exister des visages usés, parfois franchement grotesques, sans brouiller la lecture. Surtout, les attitudes racontent beaucoup avant même que les personnages parlent. La colère déforme une posture. Un sourire trop assuré laisse deviner le problème. On pense par endroits à la caricature de MAD, avec une violence beaucoup moins aimable. Pourtant, les décors conservent assez de crédibilité pour ancrer ces excès dans un monde reconnaissable. Ces détails donne aux scènes une vraie présence. Voilà un dessin expressif qui sert pleinement l’humour noir du scénario.

Les couleurs de Lee Loughridge rendent le malaise encore plus visible
Lee Loughridge évite de plonger systématiquement cette histoire criminelle dans une obscurité de polar. Ses lumières chaudes rendent au contraire les paysages séduisants, et ce choix produit un décalage particulièrement efficace. La région semble accueillante tandis que ses habitants accumulent les comportements détestables. Ainsi, la beauté du cadre ne vient jamais excuser ce qui s’y déroule. Les ambiances nocturnes et les éclairages artificiels déplacent ensuite le récit vers quelque chose de plus inquiétant. Ce travail accompagne les changements de ton sans uniformiser les scènes. D’ailleurs, le contraste visuel renforce une idée centrale de l’album : une vie présentable peut cacher un sacré chantier. Les auteurs n’ont donc pas besoin de salir chaque décor pour faire sentir la corruption. Il suffit parfois d’une belle lumière sur des gens qui se comportent très mal.
David Lapham et Chris Anderson donnent à American Caper une personnalité graphique qui dépasse le simple argument « par le scénariste de GTA »
Un premier tome accrocheur qui doit encore équilibrer son petit monde
Ces quatre épisodes donnent envie de poursuivre, mais American Caper reste le début d’une histoire plus vaste. La mise en place prend de la place, surtout quand William Hamilton monopolise l’entrée dans cet univers. Le personange Orson Charmer apparaît d’abord davantage comme une promesse de contraste que comme un protagoniste aussi développé. Ensuite, les trajectoires se rapprochent et les conséquences des mauvais choix nourrissent davantage l’intrigue criminelle. Ce mouvement justifie le temps consacré au décor. Cependant, le foisonnement peut aussi disperser l’attention. Tout le monde parle beaucoup, et les outrances réclament une certaine tolérance à la surenchère. Les lecteurs qui aiment les polars grinçants trouveront de quoi s’accrocher. En revanche, ceux qui cherchent rapidement un personnage attachant risquent de rester à distance. Le tome réussit son lancement, tout en laissant une partie de ses promesses pour la suite.
American Caper tome 1 : une belle pagaille, avec quelques grosses ficelles
American Caper signe une entrée convaincante dans les comics pour Dan Houser, épaulé par Jeffrey Jones. Le récit associe une intrigue criminelle prometteuse à une satire qui sait dénicher les points sensibles. Surtout, David Lapham et Chris Anderson lui donnent une personnalité graphique qui dépasse le simple argument « par le scénariste de GTA ». Les couleurs de Lee Loughridge renforcent encore cette réussite. Tout ne fonctionne pas aussi bien : les portraits forcés peuvent fatiguer, et le démarrage demande un peu de patience. Malgré tout, ces quatre épisodes installent un monde qu’on a envie de retrouver. Si vous aimez l’humour noir et les personnages qui aggravent eux-mêmes leurs problèmes, le voyage vaut le détour. Bon, pour les vacances à Verona, on va peut-être attendre un peu…

American Caper, tome 1 est un comics publié en France par Urban Comics. Il contient : American Caper #1-4.